Le moment critique de l’interculturel
L’interculturel est né,
comme perspective volontaire spécifique, au cours de
la seconde moitié du XXe siècle, dans plusieurs
domaines : relations internationales, entreprises, immigration,
construction européenne, création esthétique
et médiatique. Toutefois, son développement
s’est effectué dans l’oubli du fait qu’il
a toujours été et qu’il est toujours d’abord
« factuel », c’est-à-dire produit
des échanges humains, voulus ou non voulus, violents
ou pacifiques. L’interculturel « volontaire »
ne serait pas né sans le déploiement de la mondialisation.
C’est ce déploiement qui a mis en évidence
les diversités singulières des personnes, des
groupes, des sociétés. A oublier ce contexte
de l’interculturation humaine, qui le précède
et l’engendre, l’interculturel volontaire devient
« volontariste. » Il donne l’impression
qu’il croit pouvoir résoudre des problèmes
qui le dépassent. D’où des soupçons
et des questions car, pour beaucoup, il est devenu un recouvrement
idéaliste des problèmes et même un leurre.
Une critique méthodique est nécessaire pour
situer, pour articuler l’interculturel volontaire et
l’interculturel factuel qui est sa source.
I/ Les problèmes de
l’interculturel
Examinons d’abord plusieurs
problèmes soulevés par les observateurs critiques
de l’interculturel.
1/ L’insuffisance d’une
connaissance empirique des cultures
L’interculturel s’appuie
sur une connaissance limitée, et même incertaine
des cultures. Il ne parvient ni à les situer sans ambiguïté,
entre vérité et préjugé, ni à
préciser leur durée antérieure et, encore
moins, leur durée future. Les enquêtes empiriques
ne peuvent trancher ces points. Leurs questionnaires reposent
sur des définitions que l’on croit évidentes,
alors qu’elles sont discutables. Ce que l’on a
mis subrepticement dans les questions se retrouve dans les
résultats. Dans les entretiens, même approfondis,
les caractéristiques culturelles énoncées
sont clairement subjectives. Sur de telles bases, pour s’assurer
que les réponses culturelles d’hier sont toujours
d’actualité, les enquêtes empiriques sont
sans cesse recommencées.
2/ L’insuffisance de la référence
aux seules cultures acquises
Si l’interculturel a des moyens
limités pour connaître les cultures acquises,
il en a encore moins pour connaître les cultures émergentes.
Bien souvent, il n’a même pas conscience de cette
émergence.
Ainsi, dans une grande multinationale
allemande de la chimie, maison mère et filiale française
sont en difficulté. La seconde attend que soit effectuée
la délocalisation prévue en sa faveur d’une
unité belge de production. Les travaux préalables
sont faits mais le transfert ne vient pas. Les responsables
français posent le problème de façon
interculturelle franco-allemande, en termes de « fiabilité
d’une décision allemande. »La réalité
est ailleurs ! La multinationale allemande est menacée
par une grande firme sud-coréenne à laquelle
elle finira par vendre l’un de ses départements.
Les responsables de la filiale étaient encore dans
l’interculturel des cultures acquises, alors que l’entreprise
se débattait déjà dans l’émergence
poursuivie de la mondialisation.
3/ Une référence insuffisante
à la souplesse adaptative des cultures
L’interculturel « volontaire
» traite les cultures comme des ressources plus ou moins
positives dont il peut manager la synergie. Or, la qualité
d’une réponse culturelle n’existe pas en
elle-même, elle dépend de sa capacité
d’adaptation à des contextes qui peuvent changer.
La culture inventée qui rend service dans un contexte
peut desservir dans un autre. Ainsi, une politique d’unification
d’un pays peut, d’un côté, le fortifier,
de l’autre l’appauvrir en contrôlant excessivement
la diversité qui l’anime. Faute de se soucier
du problème adaptatif qui concerne toute réponse
culturelle, l’interculturel volontaire s’inscrit
dans une conception peu dynamique et peu évolutive
des cultures.
4/ Culture : code, programme et liberté
adaptative
Désireux de s’appuyer
sur des caractéristiques culturelles stables, dont
il a besoin pour sa pragmatique, l’interculturel tend
à traiter les cultures uniquement comme des codes.
Certes, une culture s’inscrit dans un code partagé,
pour être énoncée et transmise. Mais elle
a d’abord été le fruit d’une recherche
adaptative. L’oubli de cette source conduit encore à
traiter les caractéristiques culturelles comme des
« programmes. »Du coup, on fait disparaître
la liberté adaptative, alors qu’elle est toujours,
au moins, potentiellement présente. Une réponse
culturelle, prise comme dimension d’identité
d’un groupe, le conduit à s’y attacher
même si cette réponse est aussi, en partie, «
contre-adaptative. »Seule, une nouvelle adaptation culturelle
inventive peut articuler ce type de contradiction.
5/ L’interculturel cible, volontaire
et d’après-coup
Il nous est donc désormais
possible d’identifier clairement les deux perspectives
différentes de l’interculturel. Selon la première,
il s’agit de mettre en œuvre « un travail
d’ajustement » de la communication, de la coopération
entre des personnes, des groupes, des organisations de cultures
différentes. C’est là un travail tout
à fait noble qui occupe de nombreuses personnes dans
de nombreux secteurs. Non seulement ce travail n’est
pas prêt de disparaître mais, au contraire, il
devrait s’amplifier. Toutefois, il se déforme
et se travestit s’il oublie de se situer clairement
dans ses limites. Il est volontaire mais il est incertain,
quant à la véracité et à la durée
des cultures auquel il se réfère. Il se situe
dans l’après-coup de ces cultures qu’il
prend comme acquises alors qu’elles sont aussi prises
dans des évolutions contradictoires et dans des émergences
imprévues.
6/ L’interculturel source, factuel
et d’émergence
Ce sont les stratégies humaines,
constamment en interaction, qui produisent une interculturation,
effective, sans être pour autant voulue comme telle.
Elle est aussi bien le produit d’échanges violents
que d’échanges pacifiques. L’interculturel
factuel demeure la matrice fondamentale de l’histoire
humaine dont la connaissance et le management dépassent
de beaucoup les possibilités humaines actuelles. L’authenticité
et l’efficacité profondes de l’interculturel
volontaire dépendent de la modestie avec laquelle il
sait se situer au regard de l’interculturel factuel.
II. Ressources et méthodes
de l’interculturel
1/ La pensée identitaire, l’intérité
oubliée
La pensée identitaire s’est
installée d’abord dans la construction des mythes,
des cosmogonies, des religions, sous la figure des totems
et des dieux. Elle s’est ensuite déployée
dans l’histoire humaine à travers les figures
des héros civilisateurs, des chefs militaires, des
rois et des empereurs. Enfin, la pensée scientifique
s’est construite dans la mesure où elle s’est
donnée pour tâche la reconnaissance et l’identification
des choses et des êtres.
La pensée identitaire est
ainsi fondée sur les trois plans : religieux, politique,
informationnel. La pensée identitaire se donne son
vis-à-vis avec l’altérité. Mais
l’altérité n’est que l’identité
de l’autre. On peut s’étonner que ce qui
s’oppose à l’identité et à
l’altérité n’ait pas reçu
de nom. Si l’on en juge par cette véritable galaxie
de termes qui commence par le préfixe inter, la notion
ainsi oubliée ou occultée ne peut être
que l’intérité.
Il est important de pouvoir nommer
cette situation fondamentale de toute relation des êtres
humains entre eux comme avec la nature. L’intérité
précède l’interaction et l’interculturel.
En effet, l’intérité définit l’ensemble
des conditions dans lesquelles se déroulent les interactions
et l’ensemble des moyens que sont les stratégies
et, enfin, l’ensemble des résultats que sont
les cultures.
L’intérité est
donc, en même temps, interstratégique et interculturelle.
En se privant d’énoncer la notion, on délaisse
la nécessité de mettre en évidence toute
cette complexité.
En ignorant ou en rejetant le primat
de cette intérité, l’humanité reste
morcelée en êtres individuels et collectifs,
sans cesse opposés, alors qu’ils sont, en même
temps, réunis. La voie reste libre pour l’absolument
étranger qui n’est pas reconnu et qui revient
sans cesse comme monstruosité inhumaine, intraitable.
2/ Pensée identitaire et pensée
antagoniste
La pensée identitaire conduit
sans cesse aux conflits qu’elle juge inévitables
entre des êtres individuels ou collectifs opposés.
Elle n’est pas en mesure de comprendre que, dans l’intérité,
opposition et lien sont associés. Seule une pensée
antagoniste peut mettre en évidence la source dynamique
à partir de laquelle se construiront plutôt des
oppositions devenant destructrices ou plutôt des liens
devenant constructeurs.
La pensée identitaire est
une pensée de la stabilité, de la constance.
Dans la mesure où elle n’est pas entraînée
aux contradictions, elle les laisse dégénérer
en violences extrêmes. Celles-ci risquent d’être
alors profondément et longtemps destructrices, avant
que ne s’amorce une lente et laborieuse reconstruction
des liens.
Ainsi, après le déni
de l’intérité, le déni de la pensée
antagoniste prive encore la pensée humaine d’un
de ses appuis fondamentaux.
3/ De l’interculturel à
l’interstratégique (Devereux)
La prise en considération
conjointe de l’intérité et des antagonismes
a le grand intérêt de montrer qu’à
l’origine du domaine que nous nommons « interculturel
», nous devons découvrir le domaine « interstratégique.
» En fait, l’interculturel et l’interstratégique
sont profondément associés. Georges Devereux
a clairement mis en évidence cette association, à
travers la notion d’« acculturation antagoniste
». Le dominé n’est pas seulement soumis
à la culture du dominant, il dispose de répliques
stratégiques. Trois d’entre elles, mises en évidence
par Devereux, dans le domaine ethnologique, sont applicables
aux relations internationales. C’est ainsi que le Japon
a pratiqué l’isolement défensif pendant
deux siècles et demi. Ensuite, au milieu du 19e siècle,
le Japon fut menacé militairement par un Occident récemment
industrialisé. Dès lors, il va conquérir
ces moyens nouveaux en réalisant sa propre révolution
industrielle. Cela ne l’empêchera pas de renforcer,
en même temps, toute une part de sa culture traditionnelle
: opératoire et collective. (Chie Nakane, 1973). Il
va pouvoir multiplier, à son tour, les engagements
militaires : de la guerre contre les Russes, dès 1905,
à la Deuxième Guerre mondiale, commencée
par la célèbre attaque brusquée de Pearl
Harbor.
Après « Hiroshima »
et « Nagasaki », le dynamisme japonais n’est
pas supprimé mais transposé au plan économique.
Sans ce nouveau défi japonais, les puissances occidentales
n’auraient pas été entraînées
dans la concurrence exacerbée qui allait conduire les
nations à la mondialisation et l’URSS à
l’implosion.
4/ Particulariser, généraliser,
singulariser
La recherche interculturelle doit
se situer en relation à la pensée dans sa complétude.
De ce fait, elle peut, à coup sûr, faire état
des particularités culturelles. Ainsi, en Occident,
pour se désigner soi-même, on porte sa main à
sa poitrine. Les Japonais eux montrent leur visage avec l’index.
Certes, l’océan des
particularités culturelles est tout à fait réel
mais il ne doit pas contribuer à fausser la compréhension
des cultures. Nous l’avons vu, cette compréhension
est impossible si l’on ne sait pas recourir à
leurs bases constituées d’abord par des grands
processus adaptatifs communs aux acteurs humains. D’autres
bases générales des cultures vont être
mises en évidence, par la suite. D’une part,
les grands secteurs d’activités – religieux,
politique, économique, informationnel – dans
lesquels les acteurs humains s’investissent toujours
même s’ils le font de manière différente
selon les temps et les lieux. D’autre part, les grandes
formes successives de sociétés, communautaire-tribale,
royale-impériale, nationale marchande et, aujourd’hui,
d’économie informationnelle mondiale, sur lesquelles
nous allons aussi revenir.
C’est seulement cette double
connaissance des particularités et des généralités
des cultures, qui permettra de concevoir aussi chacune d’elle
comme singulière. En effet, la singularité est
précisément la façon unique dont une
culture associe généralités et particularités.
Totalité unique, une culture n’en demeure pas
moins comparable avec d’autres sous l’angle des
particularités et des généralités
qu’elle partage. Ainsi, la méthode comparative-descriptive,
constamment invoquée, resterait finalement très
pauvre si elle ne cherchait pas son développement dans
la méthode compréhensive-explicative seule en
mesure de recourir à ces deux matrices d’intelligibilité
des cultures : l’adaptation et l’histoire.
En même temps que nous définirons
de grandes formes générales de sociétés,
nous serons mieux en mesure de voir émerger, dans les
transitions de l’une à l’autre, des sociétés
singulières exceptionnelles, comme la Grèce
antique démocratique, ou l’Angleterre moderne
parlementaire.
5/ Humanités différentes
: adaptation et géohistoire (Diamond)
L’incapacité de se
référer en même temps à l’adaptation
humaine et à la géohistoire, pour comprendre
la singularité des destins culturels de l’humanité,
conduit à des interprétations erronées.
Chacun sait, par exemple, que l’ensemble des développements
culturels effectués, pendant de nombreux siècles,
a été plus important en Asie et en Europe qu’il
ne l’a été sur les continents africain
et américain. Le grand physiologiste américain
Jared Diamond s’irrite de ce que l’on puisse encore
chercher ici des explications génétiques. Dans
un tel cas, on part de différences culturelles particulières
et on cherche une théorie générale qui
les explique. On pense en termes de « particularités
» et de « généralités »
sans rejoindre la « singularité ». Celle-ci
tient au fait que l’interculturation humaine se déroule
dans le contexte unique des interactions des hommes avec tout
leur environnement géohistorique. Mais alors, quelle
différence singulière de destin peut-il bien
y avoir entre les humanités eurasiatique, africaine
et américaine ? Diamond nous le dit.
En Eurasie, continent d’un
bloc, le développement s’est fait sur des latitudes
voisines et comparables, facilitant transfert, cumul, perfectionnement
des réponses culturelles. Sur les continents africain
et américain, les groupes humains devaient traverser
des zones géophysiques fort différentes (relief,
climat, faune et flore). Ce morcellement géophysique
spatial et temporel constituait un véritable obstacle
aux échanges. Les zones singulières successives
rendaient difficile la reprise de réponses culturelles
acquises, exigeant l’invention de nouvelles réponses.
Le développement humain pouvait bien partir des mêmes
capacités adaptatives mais il se trouvait affronté
à des conditions profondément avantageuses ou
désavantageuses. Telles sont les vraies raisons des
décalages culturels entre les différents groupes
humains.
6/ Des adaptations factuelles à
la compréhension du système adaptatif
C’est seulement quand ils
se mettent à écrire et à lire leurs histoires
que les acteurs humains passent de leurs adaptations toutes
factuelles à leurs réflexions d’ensemble
sur leur système adaptatif. C’est alors qu’ils
découvrent que, pour s’adapter, ils doivent non
pas tant choisir une orientation contre une autre que composer
des orientations contraires et donc les rendre complémentaires,
afin de s’ajuster au mieux aux contextes changeants
qui sont les leurs. Une société qui serait totale
« ouverture » – ce fut peut-être le
cas de la région des Pyramides oubliées de Caral,
au Pérou – risquerait, à coup sûr,
d’être la proie de sociétés autrement
agressives. Une société quasi-entièrement
fermée – ce fut le cas du Japon pendant deux
siècles et demi – se priverait de stimulants
externes, ralentirait son évolution et se trouverait,
elle aussi, finalement agressée.
La culture en tant que processus
adaptatif permanent doit toujours pouvoir reprendre les choix
antérieurs et les adapter en raison des changements.
Cette adaptation est ainsi toujours antagoniste. Ouverture
mais aussi fermeture, unité mais aussi diversité,
stabilité mais aussi changement. C’est à
partir de ces grands antagonismes que l’adaptation peut
sans cesse se reprendre.
Là où les acteurs
découvrent une opposition, ils sont finalement conduits
à comprendre que si ces orientations opposées
ne peuvent en aucun cas se supprimer l’une ou l’autre,
c’est précisément parce qu’il n’y
aura d’adaptation qu’en raison de la possibilité
de les composer. Ils prennent alors davantage conscience de
la nécessité d’inventer de meilleures
compositions, de meilleures articulations pour fonder des
sociétés à la fois plus complexes et
mieux équilibrées. Nous allons maintenant mettre
en évidence les trois grands objets structurant de
l’interculturation humaine : adaptations antagonistes,
secteurs d’activités, formes de société.
III. Objets fondateurs de
l’interculturel
1/ Une adaptation antagoniste qui
oppose ou qui compose
Pour faciliter la reconnaissance
de l’adaptation antagoniste, nous montrerons que deux
auteurs, aussi liés à l’interculturel
que Hall et Hofstede, ont été proches de sa
découverte. Mais précisons d’abord son
fondement. Le fait de se poser en s’opposant –
y compris à soi-même – est constitutif
de la condition de l’être humain. Celui qui s’identifie,
totalement, à son identité culturelle ne peut
le faire qu’en se détournant sans cesse de cette
césure existentielle. Seule la possibilité d’une
dissociation / association avec soi-même fonde la possibilité
de dissociation / association avec l’autre. L’adaptation
est antagoniste. Elle peut s’opposer à l’un
des pôles, qu’il s’agisse de soi-même,
d’un autre humain ou d’une orientation d’action.
Elle peut aussi faire le choix de l’association complémentaire.
Au lieu de se combattre, le moderniste et le traditionaliste
peuvent rechercher les parts respectives de tradition et de
modernité qui conviennent dans une situation spécifique.
L’adaptation antagoniste et complémentaire fonde
l’invention interculturelle permanente dans la relation
des hommes entre eux et avec la nature.
2/ Hall : la communication entre adaptation
et culture
Cette adaptation antagoniste, Hall
l’a parfaitement montrée à l’œuvre
en ce qui concerne la communication. Avec un familier, j’ai
un large contexte : je dois être implicite, allusif,
pour ne pas lui répéter ce qu'il sait déjà.
Avec un étranger, je dois définir ce dont je
lui parle et parfois définir même les mots que
j’emploie. La communication ne choisit pas une orientation
ou l’autre ; elle doit les doser en fonction de l’unicité
de mon interlocuteur du moment, ni totalement familier, ni
totalement étranger. Une culture qui serait seulement
explicite ou seulement implicite serait inadaptée.
Malheureusement, Hall ne va pas
plus loin, délaissant l’histoire qui peut seule
nous révéler la genèse des biais culturels
nationaux. Une société, en s’unifiant,
constitue un large contexte commun propre à une communication
implicite. Ainsi la France qui s’unifie romaine, catholique,
royale et républicaine. Le Japon, lui, s’est
fermé aux étrangers pendant deux siècles
et demi et se retrouve au sommet de la communication implicite.
A l’inverse, dans tout pays où l’emporte
la diversité des sub-cultures, ceux qui se déplacent,
s’ils veulent être bien compris, doivent recourir
à la communication explicite. Plus ils sont nombreux
à le faire, plus elle entrera, pour une certaine part,
dans la culture commune. L’Allemagne et les États-Unis
seront dans ce cas, dans des perspectives et à des
niveaux différents.
3/ Déconstruire Hall et Hosfstede
Sur la base même du Hall de
la communication, il faut déconstruire Hall et Hofstede
pour les sauver de leur culturalisme. Ainsi, Hall aurait du
référer les cultures de la monochronie et de
la polychronie à leur fonction adaptative antagoniste
: l’attention. Celle-ci doit pouvoir être centrée,
décentrée ou, le plus souvent, équilibrée
entre ces deux orientations. Un touriste qui, dans un quartier
urbain, réputé « chaud », cherche
une rue sur un plan, doit être monochrone pour le plan
et polychrone pour un danger qui peut venir de partout. Être
toujours monochrone ou toujours polychrone serait contre-adaptatif.
Pareillement, Hofstede énonce
des « indices culturels » judicieux, sauf qu’il
en fait des « programmes » culturels nationaux.
Mais si les humains peuvent ainsi se différencier,
c’est précisément parce qu’ils opèrent
au sein de grandes problématiques adaptatives antagonistes.
La « distance hiérarchique » doit-elle
être réduite ou déployée ? Le «
contrôle de l'incertitude », encouragé
ou combattu ? « L’individuel », primer «
le collectif » ou l’inverse ? La « culture
masculine », primer la « culture féminine
» ou l’inverse ? Comment prétendre qu’un
certain dosage, devenu « indice culturel », soit
refermé, une fois pour toutes, sur lui-même !
Il doit, au contraire rester une problématique ouverte
pour permettre l’invention de nouveaux dosages adaptés
aux situations nouvelles.
4/ L’adaptation antagoniste complexe,
ternaire et quaternaire
Les exemples pris chez Hall et Hofstede
sont ceux d’antagonismes adaptatifs binaires. Ils ne
restent pas séparés mais interfèrent,
constituant un ensemble complexe auquel s’ajoutent encore
des antagonismes adaptatifs ternaires. Par exemple, celui
qui, en économie, oppose et associe « l’offre,
la demande et l’échange ». Ou encore celui
qui, en droit constitutionnel oppose et associe « législatif,
exécutif et judiciaire ». Nous verrons encore,
ci-après, deux exemples d’antagonismes quaternaires
qui constituent les deux autres objets fondateurs de l’interculturel
dont nous allons traiter : les secteurs d’activités
et les formes de société.
5/ La dynamique antagoniste destructrice,
constructrice, régulatrice
La notion d’antagonisme se
répartit en trois univers sémantiques différents.
- De la cosmologie à la biologie et parfois à
la psychologie, le terme d’antagonisme définit
l’opposition comme lieu même de sa régulation
adaptative. Si les oppositions entre les humains et la nature
ne pouvaient en aucun cas se réguler, l’humanité
disparaîtrait.
- En histoire, en sociologie, l’antagonisme consiste
en une opposition le plus souvent radicale, systématique,
extrême, qui peut même entraîner la destruction
réciproque.
Mais alors, pourquoi la régulation antagoniste –
qui permet à la vie de subsister dans son environnement
changeant – fait relativement défaut au plan
des interactions psychologiques et sociologiques ?
- La régulation n’y est pas moins nécessaire,
au contraire. Dès lors, la vie, au plan de l’être
humain, se dote d’une liberté supplémentaire
qui permet d’inventer des réponses culturelles
adaptées aux situations spécifiques qui changent.
Les humains se situent ainsi très clairement entre
le bénéfice des antagonismes régulateurs
de la nature et la chance ou le maléfice du manque
d’antagonismes régulateurs pour leur société.
Ils ne sont ni des abeilles, ni des fourmis, ni des termites,
ils doivent donc construire ces antagonismes régulateurs.
Les institutions s’y essayent quand elles tentent
d’articuler la distance et la proximité, l’unité
et la diversité, l’individuel et le collectif,
le masculin et le féminin, la prise de risques et
la prudence, etc.
6/ Religion, politique, économie
et information
Les activités humaines se
sont différenciées, jusqu’à constituer
des secteurs d’activités : religion, politique,
économie et information. La religion est le centre
d’origine de ce que croient des humains ensemble, et
qui, de ce fait, les unit et les motive. Le pouvoir politique
est le centre de détention du seul emploi légitime
de la violence. L’économie ne pouvait manquer
d’exister pour produire les ressources de survie et
celles supplémentaires permettant l’existence
des activités religieuses et politiques. Le secteur
de l’information est resté d’abord mêlé
aux trois autres. Sa différenciation a pris du temps
et n’est peut être pas encore acquise aujourd’hui.
Chaque secteur se constitue à travers des atouts spécifiques,
cherche à se substituer aux autres secteurs et, à
travers cette dynamique, il s’affaiblit, se renforce,
poursuit sa singularisation.
Au cours de l’histoire humaine,
les royaumes et les empires se sont constitués à
partir des pouvoirs associés du religieux et du politique
contrôlant l’économie et l’information.
Avec la naissance des nations marchandes modernes, c’est
l’économie et l’information associées
qui sont parvenues à contrôler le religieux et
le politique. Les grands secteurs d’activités
précités poursuivent ainsi leur développement
à travers une interculturation antagoniste et complémentaire.
Avec l’émergence actuelle
des sociétés informationnelles mondiales, le
secteur de l’information apparaît, de plus en
plus, non pas comme secteur dominant, mais comme enjeu principal
du développement humain.
7/ Sociétés communautaire,
royale, nationale, informationnelle mondiale
Les grandes formes de société
n’ont pas été davantage constituées
rapidement en objet central de l’interculturation des
sociétés. Les sociétés singulières
constituaient, seules, cet objet central. C’est d’abord
Georges Dumézil qui a clairement montré, en
tout cas pour les sociétés indo-européennes
que, sous la hiérarchie des dieux présente dans
les épopées et les panthéons, on trouvait,
en fait, une hiérarchie des secteurs d'activités
dominants dans l’organisation de ces sociétés.
Le politico-militaire et le religieux associés contrôlaient
l’économie et l’information. A la suite
de Dumézil, plusieurs historiens ont montré
que cela définissait les royaumes et empires qui succédaient
aux communautés et tribus. Ils y étaient parvenus
dans la mesure où la politique avait bénéficié
du rôle unificateur de la religion.
A l’origine de l’invention
d’une troisième forme sociétale, la nation
marchande, c’est, au contraire, nous l’avions
déjà entrevu, l’association de l’économie
et de l’information qui devenait le moteur dynamique.
Aujourd’hui, le croisement,
dans toutes leurs dimensions, de l’information et de
l’espace-temps planétaires, constitue le nouvel
enjeu réel de connaissance et de pouvoir pour les sociétés.
C’est en ce sens que nous pouvons les dire « informationnelles
mondiales », même si l’économie semble
toujours y être le secteur dominant.
Chaque société n’est
singulière que comme produit d’une composition
en elle des grandes formes de société qui se
sont succédées au cours de son histoire. La
connaissance de la singularité de chaque société,
aujourd’hui présente sur la planète, est
indispensable à la compréhension et au suivi
des interculturations en cours. Les échecs du F.M.I.,
les révélations liées aux multiples conflits,
les évolutions en cours, empêchent de croire
que le terme de « nation » puisse désormais
suffire à caractériser des pays dont on connaît
mieux les profondes différences.
IV. Processus de l’interculturation
1/ Transductions, articulations et
crases (Bateson)
Comprendre la genèse des
sociétés et des cultures requiert la connaissance
des processus de l’interculturation quels que soient
ses lieux et moments. Or, l’histoire et la genèse
des sociétés et des cultures ne relèvent
pas seulement des méthodes classiques des sciences
: induction et déduction. L’induction établit
une loi, à partir de faits particuliers régulièrement
trouvés au cours d’enquêtes. La déduction
cherche à mettre en évidence la manifestation
d’une loi générale dans des situations
particulières, au besoin nouvelles. Ces méthodes,
au demeurant judicieuses, doivent être complétées
par le recours à l’analyse transductive indispensables
pour suivre les interactions, les interférences entre
sociétés, groupes, acteurs singuliers dans des
situations elles-mêmes singulières. Les transductions
suivent les modalités de transformation des existences
et des situations du fait de leur rencontre imprévue
ou de leur coexistence durable dans un même espace.
Leur action est souvent facilitée par des réalités
tierces médiatrices. Les variétés de
transduction sont méritent toutes d’être
étudiées, qu’il s’agisse de simples
diffusions, de transferts, de captations, de greffes ou d’hybridations.
Nous verrons ci-après, la transduction du sacré,
sorte d’hybridation captation, se déployant entre
les grands secteurs d’activités – religieux,
politique, économique et informationnel. Ensuite, nous
mettrons en évidence deux sortes opposées de
transduction : les articulations et les crases. Gregory Bateson
nous sera utile pour mieux les distinguer. Selon lui, les
relations humaines se structurent soit autour d’une
rivalité, soit autour d’une complémentarité.
La complémentarité s’exprime à
travers l’invention d’institutions articulant
des êtres ou des situations opposées. Ainsi de
la démocratie. A l’opposé, la rivalité
entraîne souvent une montée aux extrêmes,
d’où un processus violent d’interculturation
: la crase. Elle a marqué le XXe siècle et reste
présente.
2/ La transduction du sacré
: du religieux au politique et à l’économique
Dans le cadre de la chrétienté,
les pouvoirs politiques sont soumis aux pouvoirs religieux
mais tentent de s’en libérer, au moins partiellement.
Cela est resté difficile, tant que les pouvoirs religieux
disposaient de la ressource du sacré. Ce fut donc une
transduction cruciale que celle qui conduisit les pouvoirs
politiques à se constituer eux-mêmes comme sacrés.
Longue histoire, dont nous ne rappelons que quelques moments.
Le schisme de protestantisme a joué un grand rôle.
C’est ainsi que Luther s’adresse à la noblesse
chrétienne de la nation allemande. En Angleterre, Henri
VIII fonde l’anglicanisme, religion chrétienne
nationale. En France, avec le gallicanisme l’État
prend aussi ses distances. En Russie, les Tsars récupèrent
la sacralité de l’orthodoxie : on en vient à
parler de « foi russe » et de « Dieu russe»
» (Beckouche, 2001). Finalement, la nation et son Etat
deviennent pleinement sacrés. En même temps,
dans la perspective catholique, c’est l’économie
qui est dévalorisée Là aussi, le protestantisme
joue un grand rôle comme l’a montré Max
Weber. Pour le protestant, l’acteur économique
qui opère à travers le sérieux de son
travail, de ses gains, de ses investissements est tout aussi,
et même plus respectable qu’un prêtre catholique
corrompu. L’économique est désormais jugé
digne d’être sacré, du moins au plan immanent,
comme toute autre activité effectuée dans le
respect de Dieu et sous son regard.
3/ Des exemples d’articulation
: les démocraties
Premier exemple, celui de Rome.
Le Roi, mort sans descendance, un roi étranger doit
lui succéder. Les aristocrates romains rejettent alors
la royauté, tendent la main au peuple en lui offrant
de participer à la gestion : la République romaine
est née.
Autre articulation réussie
: la démocratie grecque. Athènes réunit
quatre tribus dont chacune veut l’emporter sur les autres.
Pour éviter la division qui menace la Cité,
on recourt aux Sages. Ainsi, Clisthène va diviser les
quatre tribus en dix, chacune devant en plus contenir des
populations de la ville, de la côte et de l’intérieur.
J-P. Vernant a bien décrit ce « pouvoir partagé
»
Troisième exemple. L’aristocratie
britannique est traumatisée par deux excès politiques
: d’un côté, la violence de la monarchie
absolutiste des Stuart, de l’autre, la dictature de
Cromwell et des Puritains aboutissant à l’exécution
du roi. Norbert Elias le souligne : il faudra pourtant «
attendre plusieurs générations avant que les
groupes antagonistes se fassent de nouveau confiance pour
vivre en paix » On y parviendra en comprenant que les
tensions font, nécessairement « partie du régime
parlementaire dont les luttes non violentes obéissent
à des règles soigneusement établies.
»
Quatrième exemple, près
de nous, le retour de la Pologne à la démocratie.
Son articulation entre camps et acteurs différents
fut clairement exprimée par la formule d’alors
: « à vous le Président » (c’était
Jaruzelski) « à nous le Premier ministre »,
(Mazowiecki de Solidarnosc).
4/ La genèse des crases européennes
du XXe siècle
Au début, peu visible dans
le maelström des événements du XIXe siècle
finissant, un schisme transpolitique gravissime se met en
place en Europe. À côté des traditionnels
royaumes et empires, une nouvelle forme de société
se cherche et se trouve déjà en Italie, aux
Pays Bas, en Angleterre. Des choix vont s’opérer.
Les États-Unis vont se constituer en nation marchande
dans l’optique britannique. La France hésitera
près d’un siècle, pour se rallier, elle
aussi, à la République. Par contre, l’Europe
du Centre se détourne de l’optique « démocratique
». Pareillement, la Russie reste impériale. Ce
grand schisme des empires et des nations marchandes conduit
l’Europe à la Première Guerre mondiale
puis à la Seconde. En effet, pour parvenir à
surmonter leur échec par tous les moyens, les empires
se transforment en dictatures encore plus violentes. Le type
de transduction qui leur permet d’y parvenir est la
« crase » qui met ensemble de force des ressources
culturelles pourtant incompatibles, comme par exemple le nationalisme
et le socialisme. Ainsi, naissent les fascismes – italien,
espagnol, japonais – le nazisme allemand et, dans une
autre perspective, la terreur stalinienne.
Comme on le voit, la « crase
» est une transduction singulière mise en œuvre
par des sociétés en difficulté qui veulent
se donner une dernière chance. Dans ces conditions,
c’est souvent un phénomène monstrueux.
Il importe de le prendre en compte, de comprendre sa genèse
et celle des dispositions nécessaires pour l’écarter,
à savoir l’invention d’articulations.
V. Agir et penser dans les
devenirs stratégiques et culturels des sociétés
Veille et prospective : articulations
et crases
1/ L’interculturation sur tous
ses registres
Résumons les tâches
de la méthode compréhensive-explicative des
genèses culturelles, quand elle devient prospective
de l’interculturation en cours et à venir.
- L’interculturation doit être prise en compte
comme référée aux grandes problématiques
adaptatives. Quelles équilibrations auront lieu demain,
sur tel ou tel continent et même dans le monde, entre
unité / diversité, autorité / liberté,
égalité / inégalité, fermeture
/ ouverture, par exemple entre protectionnisme et libre
échange.
- L’interculturation doit être également
prise en compte en référence aux conflits
et arrangement des grands secteurs d’activités.
Le politique est-il en mesure de redéfinir sa place
et ses fonctions au plan mondial, en relation à certaines
conséquences de la dominance économique ?
L’informationnel restera-t-il principalement morcelé
- en scientifique, technique, esthétique, médiatique
– et de ce fait facilement dominé par les acteurs
des autres secteurs ? Ou pourra-t-il se constituer vraiment
en quatrième pouvoir ? Qu’en sera-t-il du religieux,
lui aussi entre son accaparement par les luttes identitaires
et son ressourcement unificateur ?
- L’interculturation doit être enfin prise en
compte en référence aux grandes formes opposées
de sociétés. L’opposition des empires
et des nations marchandes qui ensanglanta le XXe siècle
est toujours présente à l’échelle
de la planète. Nous l’avons vu, un empire se
définit par le contrôle qu’exercent le
politique et l’idéologique sur l’économie
et l’information. Sur la planète aujourd’hui,
cette définition ne convient-elle pas encore à
plusieurs pays ?
- l’interculturation entre formes de société
nous oblige à compléter la vision habituelle
des oppositions entre sociétés. Nous la voyons
sous l’angle géopolitique traitant des ressources
visées : pétrole, eau, etc. Nous négligeons
la dimension transpolitique qui, elle, concerne l’incompatibilité
des formes de société. C’est ici que
nous avons à prendre en compte la bifurcation entre
les deux voies opposées d’interculturation
: la « crase » qui fait passer l’opposition
aux extrémités destructrices ou « l’articulation
» qui invente leur composition. Nous ne pouvons ici
qu’amorcer quelques observations.
2/ Les transductions inverses de l’Europe
et des États-Unis (Kagan et Rifkin)
Le conservateur américain
Robert Kagan a produit, peu après le 11 septembre 2001,
une analyse des évolutions comparées des orientations
culturelles de l’Europe et des Etats-Unis. Bien qu’il
n’emploie pas le terme, il montre comment se sont trouvés
à l’œuvre deux transductions inverses entre
les États-Unis et l’Europe. Au départ,
l’atlantisme naît d’une claire communauté
d’intérêts face aux menaces de «
l’Est. ». De ce fait, les Etats-Unis, sur le pied
de guerre, ne cessent de se fortifier.
Par contre, l’Europe, ainsi
protégée et qui voulait se détourner
de son passé tragique, ne s’est pas militairement
fortifiée. Désireux de tarir la source des violences
d’hier, les Européens ont unifié leurs
références sociétales; les anciens pays
autoritaires sont devenus des démocraties. L’Europe
choisissant un mode concerté de développement
de ses nations reposant sur une condamnation implicite du
recours à la guerre, était embarquée
dans la nécessité d’articuler les pays
qui la composaient. Pour une partie d’entre eux, cette
optique pacifique est même devenue comme un modèle
international.
L’analyse de cette transduction,
typiquement européenne, faite par Kagan, permet de
comprendre qu’un autre penseur américain, Jeremy
Rifkin, puisse, dans son récent ouvrage, présenter
l’émergence d’un « rêve européen
» qui « fait passer les relations communautaires
avant l’autonomie individuelle, la diversité
culturelle avant l’assimilation, la qualité de
vie avant l’accumulation de richesses, le développement
durable avant la croissance matérielle illimitée,
l’épanouissement personnel avant le labeur acharné,
les droits universels de l’homme et les droits de la
nature avant les droits de propriété, et la
coopération mondiale avant l’exercice unilatéral
du pouvoir. »
3/ L’Europe : du réel
au rêve ?
Avant de revenir sur ce «
rêve européen », que présente Rifkin,
il est indispensable de le situer dans le réel de l’Europe.
- L’Europe a été incapable de contrôler
le surgissement d’une guerre et d’un début
de génocide dans les Balkans. Même dans ce
cas, intraeuropéen, elle fit appel à l’armée
américaine.
- L’Europe est incapable de produire réellement
l’unité de ses nations. Cela s’est largement
aperçu lors des engagements militaires en Irak. L’Europe
de l’Est, hier sous la domination militaire soviétique,
est loin d’avoir les références pacifistes
dominantes en Europe de l’Ouest.
- L’Europe est incapable de rallier ses populations
les plus privilégiées, ainsi que les votes
négatifs de la France et des Pays Bas l’ont
montré, en 2005.
Ces échecs ne sont cependant
pas parvenus à tarir encore la leçon que l’Europe
a tiré de sa propre histoire. La division transpolitique,
qu’elle a été incapable d’éviter,
l’a détruite et déshonorée. C’est
précisément parce qu’elle a touché
ce fond de l’horreur qu’elle a voulu faire de
l’articulation de ses nations la clef d’une paix
définitive car en permanente construction.
Comment pourrait-elle s’avancer
dans cette articulation ? Comment Rifkin pourrait-il alors
avoir raison de s’interroger : « Et si l’Europe
n’était pas seulement notre chance mais celle
du monde entier ? » La réponse est claire : c’est
seulement en raison du fantastique « travail »
d’interculturation que les Européens devraient
nécessairement faire pour y parvenir. Pas d’articulation
de leurs sociétés singulières sans «
travail » sur les articulations fondamentales nécessaires
à cela ; sur une nouvelle articulation des relations
entre religieux, politique, économique et informationnel
; sur de nouveaux ajustements des grands antagonismes : unité
/ diversité, autorité / liberté, égalité
/ inégalité qui fondent la démocratie.
Si les Européens avançaient dans cette direction,
ils devraient pouvoir ainsi contribuer à l’articulation
la plus difficile : celle des quatre grandes formes de société
(tribales, impériales, nationales, informationnelles-mondiales)
qui divisent, encore profondément, la planète
entière.
4/ Etats-Unis et monde
La vérité, c’est
que l’Europe n’est que très insuffisamment
engagée dans cette perspective. Elle regarde sans doute
encore davantage dans une autre direction : celle de se constituer
comme puissance. Dès lors, ce n’est pas «
l’articulation » qui constitue sa perspective
mais la « crase ». Une sorte de « crase
» nationale mondiale du type de celle que les États-Unis
mettent relativement en œuvre sur la base de leur puissance.
Certes, cette crase est fondamentalement dans l’air
du temps puisqu’elle tente de faire l’association
entre les deux groupes d’atouts culturels : ceux qui
relèvent du national et ceux qui relèvent du
mondial.
En même temps, une autre «
crase » singulière s’est effectuée,
celle d’al Qaïda, forçant sa puissance à
partir d’atouts culturels aussi bien pré-islamiques
que mondialistes.
Dans ces conditions, la crase nationale
mondiale américaine pourrait-elle être entraînée
jusqu’à devenir une crase nationale-mondiale
impériale ?
Pour de multiples raisons, ce n’est
sans doute pas ce qui est le plus probable, même aujourd’hui.
Mais si d’autres crases de puissance se mettaient en
œuvre dans le monde, qu’en serait-il ? Une analyse
de Jacques Sapir tente de cerner les composants possibles
d’une « crase » étasunienne. L’isolationnisme
et l’interventionnisme sont certes deux orientations
opposées de la culture politique américaine.
Toutefois, la référence à la Providence
et à la destinée manifeste des Etats-Unis relie
ces opposés; C’est pourquoi Jacques Sapir qualifie
l’éventuelle crase américaine d’«
isolationnisme interventionnisme providentialiste »
*
On comprendra qu’il ne nous
est pas possible de développer des points aussi complexes.
Toutes ces analyses sont à poursuivre, sans préjugé
positif ou négatif, concernant les États-Unis
ou l’Europe. Des analyses analogues sont aussi à
mettre en œuvre concernant le monde. Nous pensons avoir
montré que l’on disposait désormais de
nouveaux moyens plus étendus et plus profonds, pour
y parvenir.
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