Intervenant principal

Jacques Demorgon
Critique de l’interculturel : code, adaptation, histoire


Le moment critique de l’interculturel

L’interculturel est né, comme perspective volontaire spécifique, au cours de la seconde moitié du XXe siècle, dans plusieurs domaines : relations internationales, entreprises, immigration, construction européenne, création esthétique et médiatique. Toutefois, son développement s’est effectué dans l’oubli du fait qu’il a toujours été et qu’il est toujours d’abord « factuel », c’est-à-dire produit des échanges humains, voulus ou non voulus, violents ou pacifiques. L’interculturel « volontaire » ne serait pas né sans le déploiement de la mondialisation. C’est ce déploiement qui a mis en évidence les diversités singulières des personnes, des groupes, des sociétés. A oublier ce contexte de l’interculturation humaine, qui le précède et l’engendre, l’interculturel volontaire devient « volontariste. » Il donne l’impression qu’il croit pouvoir résoudre des problèmes qui le dépassent. D’où des soupçons et des questions car, pour beaucoup, il est devenu un recouvrement idéaliste des problèmes et même un leurre. Une critique méthodique est nécessaire pour situer, pour articuler l’interculturel volontaire et l’interculturel factuel qui est sa source.

I/ Les problèmes de l’interculturel

Examinons d’abord plusieurs problèmes soulevés par les observateurs critiques de l’interculturel.

1/ L’insuffisance d’une connaissance empirique des cultures

L’interculturel s’appuie sur une connaissance limitée, et même incertaine des cultures. Il ne parvient ni à les situer sans ambiguïté, entre vérité et préjugé, ni à préciser leur durée antérieure et, encore moins, leur durée future. Les enquêtes empiriques ne peuvent trancher ces points. Leurs questionnaires reposent sur des définitions que l’on croit évidentes, alors qu’elles sont discutables. Ce que l’on a mis subrepticement dans les questions se retrouve dans les résultats. Dans les entretiens, même approfondis, les caractéristiques culturelles énoncées sont clairement subjectives. Sur de telles bases, pour s’assurer que les réponses culturelles d’hier sont toujours d’actualité, les enquêtes empiriques sont sans cesse recommencées.

2/ L’insuffisance de la référence aux seules cultures acquises

Si l’interculturel a des moyens limités pour connaître les cultures acquises, il en a encore moins pour connaître les cultures émergentes. Bien souvent, il n’a même pas conscience de cette émergence.

Ainsi, dans une grande multinationale allemande de la chimie, maison mère et filiale française sont en difficulté. La seconde attend que soit effectuée la délocalisation prévue en sa faveur d’une unité belge de production. Les travaux préalables sont faits mais le transfert ne vient pas. Les responsables français posent le problème de façon interculturelle franco-allemande, en termes de « fiabilité d’une décision allemande. »La réalité est ailleurs ! La multinationale allemande est menacée par une grande firme sud-coréenne à laquelle elle finira par vendre l’un de ses départements. Les responsables de la filiale étaient encore dans l’interculturel des cultures acquises, alors que l’entreprise se débattait déjà dans l’émergence poursuivie de la mondialisation.

3/ Une référence insuffisante à la souplesse adaptative des cultures

L’interculturel « volontaire » traite les cultures comme des ressources plus ou moins positives dont il peut manager la synergie. Or, la qualité d’une réponse culturelle n’existe pas en elle-même, elle dépend de sa capacité d’adaptation à des contextes qui peuvent changer. La culture inventée qui rend service dans un contexte peut desservir dans un autre. Ainsi, une politique d’unification d’un pays peut, d’un côté, le fortifier, de l’autre l’appauvrir en contrôlant excessivement la diversité qui l’anime. Faute de se soucier du problème adaptatif qui concerne toute réponse culturelle, l’interculturel volontaire s’inscrit dans une conception peu dynamique et peu évolutive des cultures.

4/ Culture : code, programme et liberté adaptative

Désireux de s’appuyer sur des caractéristiques culturelles stables, dont il a besoin pour sa pragmatique, l’interculturel tend à traiter les cultures uniquement comme des codes. Certes, une culture s’inscrit dans un code partagé, pour être énoncée et transmise. Mais elle a d’abord été le fruit d’une recherche adaptative. L’oubli de cette source conduit encore à traiter les caractéristiques culturelles comme des « programmes. »Du coup, on fait disparaître la liberté adaptative, alors qu’elle est toujours, au moins, potentiellement présente. Une réponse culturelle, prise comme dimension d’identité d’un groupe, le conduit à s’y attacher même si cette réponse est aussi, en partie, « contre-adaptative. »Seule, une nouvelle adaptation culturelle inventive peut articuler ce type de contradiction.

5/ L’interculturel cible, volontaire et d’après-coup

Il nous est donc désormais possible d’identifier clairement les deux perspectives différentes de l’interculturel. Selon la première, il s’agit de mettre en œuvre « un travail d’ajustement » de la communication, de la coopération entre des personnes, des groupes, des organisations de cultures différentes. C’est là un travail tout à fait noble qui occupe de nombreuses personnes dans de nombreux secteurs. Non seulement ce travail n’est pas prêt de disparaître mais, au contraire, il devrait s’amplifier. Toutefois, il se déforme et se travestit s’il oublie de se situer clairement dans ses limites. Il est volontaire mais il est incertain, quant à la véracité et à la durée des cultures auquel il se réfère. Il se situe dans l’après-coup de ces cultures qu’il prend comme acquises alors qu’elles sont aussi prises dans des évolutions contradictoires et dans des émergences imprévues.

6/ L’interculturel source, factuel et d’émergence

Ce sont les stratégies humaines, constamment en interaction, qui produisent une interculturation, effective, sans être pour autant voulue comme telle. Elle est aussi bien le produit d’échanges violents que d’échanges pacifiques. L’interculturel factuel demeure la matrice fondamentale de l’histoire humaine dont la connaissance et le management dépassent de beaucoup les possibilités humaines actuelles. L’authenticité et l’efficacité profondes de l’interculturel volontaire dépendent de la modestie avec laquelle il sait se situer au regard de l’interculturel factuel.

II. Ressources et méthodes de l’interculturel

1/ La pensée identitaire, l’intérité oubliée

La pensée identitaire s’est installée d’abord dans la construction des mythes, des cosmogonies, des religions, sous la figure des totems et des dieux. Elle s’est ensuite déployée dans l’histoire humaine à travers les figures des héros civilisateurs, des chefs militaires, des rois et des empereurs. Enfin, la pensée scientifique s’est construite dans la mesure où elle s’est donnée pour tâche la reconnaissance et l’identification des choses et des êtres.

La pensée identitaire est ainsi fondée sur les trois plans : religieux, politique, informationnel. La pensée identitaire se donne son vis-à-vis avec l’altérité. Mais l’altérité n’est que l’identité de l’autre. On peut s’étonner que ce qui s’oppose à l’identité et à l’altérité n’ait pas reçu de nom. Si l’on en juge par cette véritable galaxie de termes qui commence par le préfixe inter, la notion ainsi oubliée ou occultée ne peut être que l’intérité.

Il est important de pouvoir nommer cette situation fondamentale de toute relation des êtres humains entre eux comme avec la nature. L’intérité précède l’interaction et l’interculturel. En effet, l’intérité définit l’ensemble des conditions dans lesquelles se déroulent les interactions et l’ensemble des moyens que sont les stratégies et, enfin, l’ensemble des résultats que sont les cultures.

L’intérité est donc, en même temps, interstratégique et interculturelle. En se privant d’énoncer la notion, on délaisse la nécessité de mettre en évidence toute cette complexité.

En ignorant ou en rejetant le primat de cette intérité, l’humanité reste morcelée en êtres individuels et collectifs, sans cesse opposés, alors qu’ils sont, en même temps, réunis. La voie reste libre pour l’absolument étranger qui n’est pas reconnu et qui revient sans cesse comme monstruosité inhumaine, intraitable.

2/ Pensée identitaire et pensée antagoniste

La pensée identitaire conduit sans cesse aux conflits qu’elle juge inévitables entre des êtres individuels ou collectifs opposés. Elle n’est pas en mesure de comprendre que, dans l’intérité, opposition et lien sont associés. Seule une pensée antagoniste peut mettre en évidence la source dynamique à partir de laquelle se construiront plutôt des oppositions devenant destructrices ou plutôt des liens devenant constructeurs.

La pensée identitaire est une pensée de la stabilité, de la constance. Dans la mesure où elle n’est pas entraînée aux contradictions, elle les laisse dégénérer en violences extrêmes. Celles-ci risquent d’être alors profondément et longtemps destructrices, avant que ne s’amorce une lente et laborieuse reconstruction des liens.

Ainsi, après le déni de l’intérité, le déni de la pensée antagoniste prive encore la pensée humaine d’un de ses appuis fondamentaux.

3/ De l’interculturel à l’interstratégique (Devereux)

La prise en considération conjointe de l’intérité et des antagonismes a le grand intérêt de montrer qu’à l’origine du domaine que nous nommons « interculturel », nous devons découvrir le domaine « interstratégique. » En fait, l’interculturel et l’interstratégique sont profondément associés. Georges Devereux a clairement mis en évidence cette association, à travers la notion d’« acculturation antagoniste ». Le dominé n’est pas seulement soumis à la culture du dominant, il dispose de répliques stratégiques. Trois d’entre elles, mises en évidence par Devereux, dans le domaine ethnologique, sont applicables aux relations internationales. C’est ainsi que le Japon a pratiqué l’isolement défensif pendant deux siècles et demi. Ensuite, au milieu du 19e siècle, le Japon fut menacé militairement par un Occident récemment industrialisé. Dès lors, il va conquérir ces moyens nouveaux en réalisant sa propre révolution industrielle. Cela ne l’empêchera pas de renforcer, en même temps, toute une part de sa culture traditionnelle : opératoire et collective. (Chie Nakane, 1973). Il va pouvoir multiplier, à son tour, les engagements militaires : de la guerre contre les Russes, dès 1905, à la Deuxième Guerre mondiale, commencée par la célèbre attaque brusquée de Pearl Harbor.

Après « Hiroshima » et « Nagasaki », le dynamisme japonais n’est pas supprimé mais transposé au plan économique. Sans ce nouveau défi japonais, les puissances occidentales n’auraient pas été entraînées dans la concurrence exacerbée qui allait conduire les nations à la mondialisation et l’URSS à l’implosion.

4/ Particulariser, généraliser, singulariser

La recherche interculturelle doit se situer en relation à la pensée dans sa complétude. De ce fait, elle peut, à coup sûr, faire état des particularités culturelles. Ainsi, en Occident, pour se désigner soi-même, on porte sa main à sa poitrine. Les Japonais eux montrent leur visage avec l’index.

Certes, l’océan des particularités culturelles est tout à fait réel mais il ne doit pas contribuer à fausser la compréhension des cultures. Nous l’avons vu, cette compréhension est impossible si l’on ne sait pas recourir à leurs bases constituées d’abord par des grands processus adaptatifs communs aux acteurs humains. D’autres bases générales des cultures vont être mises en évidence, par la suite. D’une part, les grands secteurs d’activités – religieux, politique, économique, informationnel – dans lesquels les acteurs humains s’investissent toujours même s’ils le font de manière différente selon les temps et les lieux. D’autre part, les grandes formes successives de sociétés, communautaire-tribale, royale-impériale, nationale marchande et, aujourd’hui, d’économie informationnelle mondiale, sur lesquelles nous allons aussi revenir.

C’est seulement cette double connaissance des particularités et des généralités des cultures, qui permettra de concevoir aussi chacune d’elle comme singulière. En effet, la singularité est précisément la façon unique dont une culture associe généralités et particularités. Totalité unique, une culture n’en demeure pas moins comparable avec d’autres sous l’angle des particularités et des généralités qu’elle partage. Ainsi, la méthode comparative-descriptive, constamment invoquée, resterait finalement très pauvre si elle ne cherchait pas son développement dans la méthode compréhensive-explicative seule en mesure de recourir à ces deux matrices d’intelligibilité des cultures : l’adaptation et l’histoire.

En même temps que nous définirons de grandes formes générales de sociétés, nous serons mieux en mesure de voir émerger, dans les transitions de l’une à l’autre, des sociétés singulières exceptionnelles, comme la Grèce antique démocratique, ou l’Angleterre moderne parlementaire.

5/ Humanités différentes : adaptation et géohistoire (Diamond)

L’incapacité de se référer en même temps à l’adaptation humaine et à la géohistoire, pour comprendre la singularité des destins culturels de l’humanité, conduit à des interprétations erronées. Chacun sait, par exemple, que l’ensemble des développements culturels effectués, pendant de nombreux siècles, a été plus important en Asie et en Europe qu’il ne l’a été sur les continents africain et américain. Le grand physiologiste américain Jared Diamond s’irrite de ce que l’on puisse encore chercher ici des explications génétiques. Dans un tel cas, on part de différences culturelles particulières et on cherche une théorie générale qui les explique. On pense en termes de « particularités » et de « généralités » sans rejoindre la « singularité ». Celle-ci tient au fait que l’interculturation humaine se déroule dans le contexte unique des interactions des hommes avec tout leur environnement géohistorique. Mais alors, quelle différence singulière de destin peut-il bien y avoir entre les humanités eurasiatique, africaine et américaine ? Diamond nous le dit.

En Eurasie, continent d’un bloc, le développement s’est fait sur des latitudes voisines et comparables, facilitant transfert, cumul, perfectionnement des réponses culturelles. Sur les continents africain et américain, les groupes humains devaient traverser des zones géophysiques fort différentes (relief, climat, faune et flore). Ce morcellement géophysique spatial et temporel constituait un véritable obstacle aux échanges. Les zones singulières successives rendaient difficile la reprise de réponses culturelles acquises, exigeant l’invention de nouvelles réponses. Le développement humain pouvait bien partir des mêmes capacités adaptatives mais il se trouvait affronté à des conditions profondément avantageuses ou désavantageuses. Telles sont les vraies raisons des décalages culturels entre les différents groupes humains.

6/ Des adaptations factuelles à la compréhension du système adaptatif

C’est seulement quand ils se mettent à écrire et à lire leurs histoires que les acteurs humains passent de leurs adaptations toutes factuelles à leurs réflexions d’ensemble sur leur système adaptatif. C’est alors qu’ils découvrent que, pour s’adapter, ils doivent non pas tant choisir une orientation contre une autre que composer des orientations contraires et donc les rendre complémentaires, afin de s’ajuster au mieux aux contextes changeants qui sont les leurs. Une société qui serait totale « ouverture » – ce fut peut-être le cas de la région des Pyramides oubliées de Caral, au Pérou – risquerait, à coup sûr, d’être la proie de sociétés autrement agressives. Une société quasi-entièrement fermée – ce fut le cas du Japon pendant deux siècles et demi – se priverait de stimulants externes, ralentirait son évolution et se trouverait, elle aussi, finalement agressée.

La culture en tant que processus adaptatif permanent doit toujours pouvoir reprendre les choix antérieurs et les adapter en raison des changements. Cette adaptation est ainsi toujours antagoniste. Ouverture mais aussi fermeture, unité mais aussi diversité, stabilité mais aussi changement. C’est à partir de ces grands antagonismes que l’adaptation peut sans cesse se reprendre.

Là où les acteurs découvrent une opposition, ils sont finalement conduits à comprendre que si ces orientations opposées ne peuvent en aucun cas se supprimer l’une ou l’autre, c’est précisément parce qu’il n’y aura d’adaptation qu’en raison de la possibilité de les composer. Ils prennent alors davantage conscience de la nécessité d’inventer de meilleures compositions, de meilleures articulations pour fonder des sociétés à la fois plus complexes et mieux équilibrées. Nous allons maintenant mettre en évidence les trois grands objets structurant de l’interculturation humaine : adaptations antagonistes, secteurs d’activités, formes de société.

III. Objets fondateurs de l’interculturel

1/ Une adaptation antagoniste qui oppose ou qui compose

Pour faciliter la reconnaissance de l’adaptation antagoniste, nous montrerons que deux auteurs, aussi liés à l’interculturel que Hall et Hofstede, ont été proches de sa découverte. Mais précisons d’abord son fondement. Le fait de se poser en s’opposant – y compris à soi-même – est constitutif de la condition de l’être humain. Celui qui s’identifie, totalement, à son identité culturelle ne peut le faire qu’en se détournant sans cesse de cette césure existentielle. Seule la possibilité d’une dissociation / association avec soi-même fonde la possibilité de dissociation / association avec l’autre. L’adaptation est antagoniste. Elle peut s’opposer à l’un des pôles, qu’il s’agisse de soi-même, d’un autre humain ou d’une orientation d’action. Elle peut aussi faire le choix de l’association complémentaire. Au lieu de se combattre, le moderniste et le traditionaliste peuvent rechercher les parts respectives de tradition et de modernité qui conviennent dans une situation spécifique. L’adaptation antagoniste et complémentaire fonde l’invention interculturelle permanente dans la relation des hommes entre eux et avec la nature.

2/ Hall : la communication entre adaptation et culture

Cette adaptation antagoniste, Hall l’a parfaitement montrée à l’œuvre en ce qui concerne la communication. Avec un familier, j’ai un large contexte : je dois être implicite, allusif, pour ne pas lui répéter ce qu'il sait déjà. Avec un étranger, je dois définir ce dont je lui parle et parfois définir même les mots que j’emploie. La communication ne choisit pas une orientation ou l’autre ; elle doit les doser en fonction de l’unicité de mon interlocuteur du moment, ni totalement familier, ni totalement étranger. Une culture qui serait seulement explicite ou seulement implicite serait inadaptée.

Malheureusement, Hall ne va pas plus loin, délaissant l’histoire qui peut seule nous révéler la genèse des biais culturels nationaux. Une société, en s’unifiant, constitue un large contexte commun propre à une communication implicite. Ainsi la France qui s’unifie romaine, catholique, royale et républicaine. Le Japon, lui, s’est fermé aux étrangers pendant deux siècles et demi et se retrouve au sommet de la communication implicite. A l’inverse, dans tout pays où l’emporte la diversité des sub-cultures, ceux qui se déplacent, s’ils veulent être bien compris, doivent recourir à la communication explicite. Plus ils sont nombreux à le faire, plus elle entrera, pour une certaine part, dans la culture commune. L’Allemagne et les États-Unis seront dans ce cas, dans des perspectives et à des niveaux différents.

3/ Déconstruire Hall et Hosfstede

Sur la base même du Hall de la communication, il faut déconstruire Hall et Hofstede pour les sauver de leur culturalisme. Ainsi, Hall aurait du référer les cultures de la monochronie et de la polychronie à leur fonction adaptative antagoniste : l’attention. Celle-ci doit pouvoir être centrée, décentrée ou, le plus souvent, équilibrée entre ces deux orientations. Un touriste qui, dans un quartier urbain, réputé « chaud », cherche une rue sur un plan, doit être monochrone pour le plan et polychrone pour un danger qui peut venir de partout. Être toujours monochrone ou toujours polychrone serait contre-adaptatif.

Pareillement, Hofstede énonce des « indices culturels » judicieux, sauf qu’il en fait des « programmes » culturels nationaux. Mais si les humains peuvent ainsi se différencier, c’est précisément parce qu’ils opèrent au sein de grandes problématiques adaptatives antagonistes. La « distance hiérarchique » doit-elle être réduite ou déployée ? Le « contrôle de l'incertitude », encouragé ou combattu ? « L’individuel », primer « le collectif » ou l’inverse ? La « culture masculine », primer la « culture féminine » ou l’inverse ? Comment prétendre qu’un certain dosage, devenu « indice culturel », soit refermé, une fois pour toutes, sur lui-même ! Il doit, au contraire rester une problématique ouverte pour permettre l’invention de nouveaux dosages adaptés aux situations nouvelles.

4/ L’adaptation antagoniste complexe, ternaire et quaternaire

Les exemples pris chez Hall et Hofstede sont ceux d’antagonismes adaptatifs binaires. Ils ne restent pas séparés mais interfèrent, constituant un ensemble complexe auquel s’ajoutent encore des antagonismes adaptatifs ternaires. Par exemple, celui qui, en économie, oppose et associe « l’offre, la demande et l’échange ». Ou encore celui qui, en droit constitutionnel oppose et associe « législatif, exécutif et judiciaire ». Nous verrons encore, ci-après, deux exemples d’antagonismes quaternaires qui constituent les deux autres objets fondateurs de l’interculturel dont nous allons traiter : les secteurs d’activités et les formes de société.

5/ La dynamique antagoniste destructrice, constructrice, régulatrice

La notion d’antagonisme se répartit en trois univers sémantiques différents.

  1. De la cosmologie à la biologie et parfois à la psychologie, le terme d’antagonisme définit l’opposition comme lieu même de sa régulation adaptative. Si les oppositions entre les humains et la nature ne pouvaient en aucun cas se réguler, l’humanité disparaîtrait.
  2. En histoire, en sociologie, l’antagonisme consiste en une opposition le plus souvent radicale, systématique, extrême, qui peut même entraîner la destruction réciproque.
    Mais alors, pourquoi la régulation antagoniste – qui permet à la vie de subsister dans son environnement changeant – fait relativement défaut au plan des interactions psychologiques et sociologiques ?
  3. La régulation n’y est pas moins nécessaire, au contraire. Dès lors, la vie, au plan de l’être humain, se dote d’une liberté supplémentaire qui permet d’inventer des réponses culturelles adaptées aux situations spécifiques qui changent. Les humains se situent ainsi très clairement entre le bénéfice des antagonismes régulateurs de la nature et la chance ou le maléfice du manque d’antagonismes régulateurs pour leur société. Ils ne sont ni des abeilles, ni des fourmis, ni des termites, ils doivent donc construire ces antagonismes régulateurs. Les institutions s’y essayent quand elles tentent d’articuler la distance et la proximité, l’unité et la diversité, l’individuel et le collectif, le masculin et le féminin, la prise de risques et la prudence, etc.

6/ Religion, politique, économie et information

Les activités humaines se sont différenciées, jusqu’à constituer des secteurs d’activités : religion, politique, économie et information. La religion est le centre d’origine de ce que croient des humains ensemble, et qui, de ce fait, les unit et les motive. Le pouvoir politique est le centre de détention du seul emploi légitime de la violence. L’économie ne pouvait manquer d’exister pour produire les ressources de survie et celles supplémentaires permettant l’existence des activités religieuses et politiques. Le secteur de l’information est resté d’abord mêlé aux trois autres. Sa différenciation a pris du temps et n’est peut être pas encore acquise aujourd’hui. Chaque secteur se constitue à travers des atouts spécifiques, cherche à se substituer aux autres secteurs et, à travers cette dynamique, il s’affaiblit, se renforce, poursuit sa singularisation.

Au cours de l’histoire humaine, les royaumes et les empires se sont constitués à partir des pouvoirs associés du religieux et du politique contrôlant l’économie et l’information. Avec la naissance des nations marchandes modernes, c’est l’économie et l’information associées qui sont parvenues à contrôler le religieux et le politique. Les grands secteurs d’activités précités poursuivent ainsi leur développement à travers une interculturation antagoniste et complémentaire.

Avec l’émergence actuelle des sociétés informationnelles mondiales, le secteur de l’information apparaît, de plus en plus, non pas comme secteur dominant, mais comme enjeu principal du développement humain.

7/ Sociétés communautaire, royale, nationale, informationnelle mondiale

Les grandes formes de société n’ont pas été davantage constituées rapidement en objet central de l’interculturation des sociétés. Les sociétés singulières constituaient, seules, cet objet central. C’est d’abord Georges Dumézil qui a clairement montré, en tout cas pour les sociétés indo-européennes que, sous la hiérarchie des dieux présente dans les épopées et les panthéons, on trouvait, en fait, une hiérarchie des secteurs d'activités dominants dans l’organisation de ces sociétés. Le politico-militaire et le religieux associés contrôlaient l’économie et l’information. A la suite de Dumézil, plusieurs historiens ont montré que cela définissait les royaumes et empires qui succédaient aux communautés et tribus. Ils y étaient parvenus dans la mesure où la politique avait bénéficié du rôle unificateur de la religion.

A l’origine de l’invention d’une troisième forme sociétale, la nation marchande, c’est, au contraire, nous l’avions déjà entrevu, l’association de l’économie et de l’information qui devenait le moteur dynamique.

Aujourd’hui, le croisement, dans toutes leurs dimensions, de l’information et de l’espace-temps planétaires, constitue le nouvel enjeu réel de connaissance et de pouvoir pour les sociétés. C’est en ce sens que nous pouvons les dire « informationnelles mondiales », même si l’économie semble toujours y être le secteur dominant.

Chaque société n’est singulière que comme produit d’une composition en elle des grandes formes de société qui se sont succédées au cours de son histoire. La connaissance de la singularité de chaque société, aujourd’hui présente sur la planète, est indispensable à la compréhension et au suivi des interculturations en cours. Les échecs du F.M.I., les révélations liées aux multiples conflits, les évolutions en cours, empêchent de croire que le terme de « nation » puisse désormais suffire à caractériser des pays dont on connaît mieux les profondes différences.

IV. Processus de l’interculturation

1/ Transductions, articulations et crases (Bateson)

Comprendre la genèse des sociétés et des cultures requiert la connaissance des processus de l’interculturation quels que soient ses lieux et moments. Or, l’histoire et la genèse des sociétés et des cultures ne relèvent pas seulement des méthodes classiques des sciences : induction et déduction. L’induction établit une loi, à partir de faits particuliers régulièrement trouvés au cours d’enquêtes. La déduction cherche à mettre en évidence la manifestation d’une loi générale dans des situations particulières, au besoin nouvelles. Ces méthodes, au demeurant judicieuses, doivent être complétées par le recours à l’analyse transductive indispensables pour suivre les interactions, les interférences entre sociétés, groupes, acteurs singuliers dans des situations elles-mêmes singulières. Les transductions suivent les modalités de transformation des existences et des situations du fait de leur rencontre imprévue ou de leur coexistence durable dans un même espace. Leur action est souvent facilitée par des réalités tierces médiatrices. Les variétés de transduction sont méritent toutes d’être étudiées, qu’il s’agisse de simples diffusions, de transferts, de captations, de greffes ou d’hybridations. Nous verrons ci-après, la transduction du sacré, sorte d’hybridation captation, se déployant entre les grands secteurs d’activités – religieux, politique, économique et informationnel. Ensuite, nous mettrons en évidence deux sortes opposées de transduction : les articulations et les crases. Gregory Bateson nous sera utile pour mieux les distinguer. Selon lui, les relations humaines se structurent soit autour d’une rivalité, soit autour d’une complémentarité. La complémentarité s’exprime à travers l’invention d’institutions articulant des êtres ou des situations opposées. Ainsi de la démocratie. A l’opposé, la rivalité entraîne souvent une montée aux extrêmes, d’où un processus violent d’interculturation : la crase. Elle a marqué le XXe siècle et reste présente.

2/ La transduction du sacré : du religieux au politique et à l’économique

Dans le cadre de la chrétienté, les pouvoirs politiques sont soumis aux pouvoirs religieux mais tentent de s’en libérer, au moins partiellement. Cela est resté difficile, tant que les pouvoirs religieux disposaient de la ressource du sacré. Ce fut donc une transduction cruciale que celle qui conduisit les pouvoirs politiques à se constituer eux-mêmes comme sacrés. Longue histoire, dont nous ne rappelons que quelques moments. Le schisme de protestantisme a joué un grand rôle. C’est ainsi que Luther s’adresse à la noblesse chrétienne de la nation allemande. En Angleterre, Henri VIII fonde l’anglicanisme, religion chrétienne nationale. En France, avec le gallicanisme l’État prend aussi ses distances. En Russie, les Tsars récupèrent la sacralité de l’orthodoxie : on en vient à parler de « foi russe » et de « Dieu russe» » (Beckouche, 2001). Finalement, la nation et son Etat deviennent pleinement sacrés. En même temps, dans la perspective catholique, c’est l’économie qui est dévalorisée Là aussi, le protestantisme joue un grand rôle comme l’a montré Max Weber. Pour le protestant, l’acteur économique qui opère à travers le sérieux de son travail, de ses gains, de ses investissements est tout aussi, et même plus respectable qu’un prêtre catholique corrompu. L’économique est désormais jugé digne d’être sacré, du moins au plan immanent, comme toute autre activité effectuée dans le respect de Dieu et sous son regard.

3/ Des exemples d’articulation : les démocraties

Premier exemple, celui de Rome. Le Roi, mort sans descendance, un roi étranger doit lui succéder. Les aristocrates romains rejettent alors la royauté, tendent la main au peuple en lui offrant de participer à la gestion : la République romaine est née.

Autre articulation réussie : la démocratie grecque. Athènes réunit quatre tribus dont chacune veut l’emporter sur les autres. Pour éviter la division qui menace la Cité, on recourt aux Sages. Ainsi, Clisthène va diviser les quatre tribus en dix, chacune devant en plus contenir des populations de la ville, de la côte et de l’intérieur. J-P. Vernant a bien décrit ce « pouvoir partagé »

Troisième exemple. L’aristocratie britannique est traumatisée par deux excès politiques : d’un côté, la violence de la monarchie absolutiste des Stuart, de l’autre, la dictature de Cromwell et des Puritains aboutissant à l’exécution du roi. Norbert Elias le souligne : il faudra pourtant « attendre plusieurs générations avant que les groupes antagonistes se fassent de nouveau confiance pour vivre en paix » On y parviendra en comprenant que les tensions font, nécessairement « partie du régime parlementaire dont les luttes non violentes obéissent à des règles soigneusement établies. »

Quatrième exemple, près de nous, le retour de la Pologne à la démocratie. Son articulation entre camps et acteurs différents fut clairement exprimée par la formule d’alors : « à vous le Président » (c’était Jaruzelski) « à nous le Premier ministre », (Mazowiecki de Solidarnosc).

4/ La genèse des crases européennes du XXe siècle

Au début, peu visible dans le maelström des événements du XIXe siècle finissant, un schisme transpolitique gravissime se met en place en Europe. À côté des traditionnels royaumes et empires, une nouvelle forme de société se cherche et se trouve déjà en Italie, aux Pays Bas, en Angleterre. Des choix vont s’opérer. Les États-Unis vont se constituer en nation marchande dans l’optique britannique. La France hésitera près d’un siècle, pour se rallier, elle aussi, à la République. Par contre, l’Europe du Centre se détourne de l’optique « démocratique ». Pareillement, la Russie reste impériale. Ce grand schisme des empires et des nations marchandes conduit l’Europe à la Première Guerre mondiale puis à la Seconde. En effet, pour parvenir à surmonter leur échec par tous les moyens, les empires se transforment en dictatures encore plus violentes. Le type de transduction qui leur permet d’y parvenir est la « crase » qui met ensemble de force des ressources culturelles pourtant incompatibles, comme par exemple le nationalisme et le socialisme. Ainsi, naissent les fascismes – italien, espagnol, japonais – le nazisme allemand et, dans une autre perspective, la terreur stalinienne.

Comme on le voit, la « crase » est une transduction singulière mise en œuvre par des sociétés en difficulté qui veulent se donner une dernière chance. Dans ces conditions, c’est souvent un phénomène monstrueux. Il importe de le prendre en compte, de comprendre sa genèse et celle des dispositions nécessaires pour l’écarter, à savoir l’invention d’articulations.

V. Agir et penser dans les devenirs stratégiques et culturels des sociétés

Veille et prospective : articulations et crases

1/ L’interculturation sur tous ses registres

Résumons les tâches de la méthode compréhensive-explicative des genèses culturelles, quand elle devient prospective de l’interculturation en cours et à venir.

  1. L’interculturation doit être prise en compte comme référée aux grandes problématiques adaptatives. Quelles équilibrations auront lieu demain, sur tel ou tel continent et même dans le monde, entre unité / diversité, autorité / liberté, égalité / inégalité, fermeture / ouverture, par exemple entre protectionnisme et libre échange.
  2. L’interculturation doit être également prise en compte en référence aux conflits et arrangement des grands secteurs d’activités. Le politique est-il en mesure de redéfinir sa place et ses fonctions au plan mondial, en relation à certaines conséquences de la dominance économique ? L’informationnel restera-t-il principalement morcelé - en scientifique, technique, esthétique, médiatique – et de ce fait facilement dominé par les acteurs des autres secteurs ? Ou pourra-t-il se constituer vraiment en quatrième pouvoir ? Qu’en sera-t-il du religieux, lui aussi entre son accaparement par les luttes identitaires et son ressourcement unificateur ?
  3. L’interculturation doit être enfin prise en compte en référence aux grandes formes opposées de sociétés. L’opposition des empires et des nations marchandes qui ensanglanta le XXe siècle est toujours présente à l’échelle de la planète. Nous l’avons vu, un empire se définit par le contrôle qu’exercent le politique et l’idéologique sur l’économie et l’information. Sur la planète aujourd’hui, cette définition ne convient-elle pas encore à plusieurs pays ?
  4. l’interculturation entre formes de société nous oblige à compléter la vision habituelle des oppositions entre sociétés. Nous la voyons sous l’angle géopolitique traitant des ressources visées : pétrole, eau, etc. Nous négligeons la dimension transpolitique qui, elle, concerne l’incompatibilité des formes de société. C’est ici que nous avons à prendre en compte la bifurcation entre les deux voies opposées d’interculturation : la « crase » qui fait passer l’opposition aux extrémités destructrices ou « l’articulation » qui invente leur composition. Nous ne pouvons ici qu’amorcer quelques observations.

2/ Les transductions inverses de l’Europe et des États-Unis (Kagan et Rifkin)

Le conservateur américain Robert Kagan a produit, peu après le 11 septembre 2001, une analyse des évolutions comparées des orientations culturelles de l’Europe et des Etats-Unis. Bien qu’il n’emploie pas le terme, il montre comment se sont trouvés à l’œuvre deux transductions inverses entre les États-Unis et l’Europe. Au départ, l’atlantisme naît d’une claire communauté d’intérêts face aux menaces de « l’Est. ». De ce fait, les Etats-Unis, sur le pied de guerre, ne cessent de se fortifier.

Par contre, l’Europe, ainsi protégée et qui voulait se détourner de son passé tragique, ne s’est pas militairement fortifiée. Désireux de tarir la source des violences d’hier, les Européens ont unifié leurs références sociétales; les anciens pays autoritaires sont devenus des démocraties. L’Europe choisissant un mode concerté de développement de ses nations reposant sur une condamnation implicite du recours à la guerre, était embarquée dans la nécessité d’articuler les pays qui la composaient. Pour une partie d’entre eux, cette optique pacifique est même devenue comme un modèle international.

L’analyse de cette transduction, typiquement européenne, faite par Kagan, permet de comprendre qu’un autre penseur américain, Jeremy Rifkin, puisse, dans son récent ouvrage, présenter l’émergence d’un « rêve européen » qui « fait passer les relations communautaires avant l’autonomie individuelle, la diversité culturelle avant l’assimilation, la qualité de vie avant l’accumulation de richesses, le développement durable avant la croissance matérielle illimitée, l’épanouissement personnel avant le labeur acharné, les droits universels de l’homme et les droits de la nature avant les droits de propriété, et la coopération mondiale avant l’exercice unilatéral du pouvoir. »

3/ L’Europe : du réel au rêve ?

Avant de revenir sur ce « rêve européen », que présente Rifkin, il est indispensable de le situer dans le réel de l’Europe.

  1. L’Europe a été incapable de contrôler le surgissement d’une guerre et d’un début de génocide dans les Balkans. Même dans ce cas, intraeuropéen, elle fit appel à l’armée américaine.
  2. L’Europe est incapable de produire réellement l’unité de ses nations. Cela s’est largement aperçu lors des engagements militaires en Irak. L’Europe de l’Est, hier sous la domination militaire soviétique, est loin d’avoir les références pacifistes dominantes en Europe de l’Ouest.
  3. L’Europe est incapable de rallier ses populations les plus privilégiées, ainsi que les votes négatifs de la France et des Pays Bas l’ont montré, en 2005.

Ces échecs ne sont cependant pas parvenus à tarir encore la leçon que l’Europe a tiré de sa propre histoire. La division transpolitique, qu’elle a été incapable d’éviter, l’a détruite et déshonorée. C’est précisément parce qu’elle a touché ce fond de l’horreur qu’elle a voulu faire de l’articulation de ses nations la clef d’une paix définitive car en permanente construction.

Comment pourrait-elle s’avancer dans cette articulation ? Comment Rifkin pourrait-il alors avoir raison de s’interroger : « Et si l’Europe n’était pas seulement notre chance mais celle du monde entier ? » La réponse est claire : c’est seulement en raison du fantastique « travail » d’interculturation que les Européens devraient nécessairement faire pour y parvenir. Pas d’articulation de leurs sociétés singulières sans « travail » sur les articulations fondamentales nécessaires à cela ; sur une nouvelle articulation des relations entre religieux, politique, économique et informationnel ; sur de nouveaux ajustements des grands antagonismes : unité / diversité, autorité / liberté, égalité / inégalité qui fondent la démocratie. Si les Européens avançaient dans cette direction, ils devraient pouvoir ainsi contribuer à l’articulation la plus difficile : celle des quatre grandes formes de société (tribales, impériales, nationales, informationnelles-mondiales) qui divisent, encore profondément, la planète entière.

4/ Etats-Unis et monde

La vérité, c’est que l’Europe n’est que très insuffisamment engagée dans cette perspective. Elle regarde sans doute encore davantage dans une autre direction : celle de se constituer comme puissance. Dès lors, ce n’est pas « l’articulation » qui constitue sa perspective mais la « crase ». Une sorte de « crase » nationale mondiale du type de celle que les États-Unis mettent relativement en œuvre sur la base de leur puissance. Certes, cette crase est fondamentalement dans l’air du temps puisqu’elle tente de faire l’association entre les deux groupes d’atouts culturels : ceux qui relèvent du national et ceux qui relèvent du mondial.

En même temps, une autre « crase » singulière s’est effectuée, celle d’al Qaïda, forçant sa puissance à partir d’atouts culturels aussi bien pré-islamiques que mondialistes.

Dans ces conditions, la crase nationale mondiale américaine pourrait-elle être entraînée jusqu’à devenir une crase nationale-mondiale impériale ?

Pour de multiples raisons, ce n’est sans doute pas ce qui est le plus probable, même aujourd’hui. Mais si d’autres crases de puissance se mettaient en œuvre dans le monde, qu’en serait-il ? Une analyse de Jacques Sapir tente de cerner les composants possibles d’une « crase » étasunienne. L’isolationnisme et l’interventionnisme sont certes deux orientations opposées de la culture politique américaine. Toutefois, la référence à la Providence et à la destinée manifeste des Etats-Unis relie ces opposés; C’est pourquoi Jacques Sapir qualifie l’éventuelle crase américaine d’« isolationnisme interventionnisme providentialiste »

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On comprendra qu’il ne nous est pas possible de développer des points aussi complexes. Toutes ces analyses sont à poursuivre, sans préjugé positif ou négatif, concernant les États-Unis ou l’Europe. Des analyses analogues sont aussi à mettre en œuvre concernant le monde. Nous pensons avoir montré que l’on disposait désormais de nouveaux moyens plus étendus et plus profonds, pour y parvenir.