J’ai choisi de commencer mon
introduction par une question que je partage avec vous : est-ce
qu’on se ressemble d’abord parce qu’on a
la même religion ou d’abord parce qu’on
a la même éducation ?
J’entends parler de communautés… Pourtant,
souvent, je me sens plus proche d’un Français
non musulman que d’un musulman étranger.
Mais quand on parle des musulmans, on dirait qu’on est
tous des copies conformes. De simples « copier coller
»… Comme si l’islam produisait un résultat
toujours identique ! La preuve, lorsqu’on veut comprendre
le comportement d’une jeune fille qui est née
en France, on convoque des universitaires spécialistes
du Maghreb et on écoute le témoignage des algériennes
ou des iraniennes… Comme si le fait d’avoir été
socialisée à l’école de la République
n’avait aucune incidence sur la vision du monde de cette
jeune fille ! Comme si « une musulmane équivaut
une autre musulmane ». Peu importe la culture du pays
où elle vit, l’histoire de sa famille, le quartier
où elle a grandit, son niveau social, économique,
intellectuel…
Cette idée d’une « personnalité
islamique » qui serait immuable au travers du temps
et des lieux, cette idée d’un islam qui détermine
tout chez un individu, attention, c’est justement le
postulat des fondamentalistes !
Pour eux, l’islam a réponse a tout ! Des solutions
toutes prêtes « attendent » dans le texte
divin ! Vous cherchez un bon mari ? Il suffit de trouver un
« bon » musulman ! Vous souhaitez bien élever
vos enfants ? Il suffit d’appliquer la « bonne
islamisation ». Toutes les réponses à
un problème actuel se trouvent dans l’islam :
la maltraitance d’une « sœur » par
son père, les disputes de l’autre avec son mari,
l’échec universitaire de la troisième,
les problèmes de santé de la quatrième…
Toutes les conférences organisées par les radicaux
relient le thème traité à l’islam
et mettent de côté les sciences humaines : histoire,
anthropologie, économie, sociologie… A en croire
le titre des débats, il suffit d’appliquer «
le vrai islam » pour que tout soit parfait. La seule
bataille à mener consiste à connaître
les « réponses de l’islam »…
J’appelle ça le « complexe du Hamdoullilah
» (merci mon Dieu)…, ce qui vous prouve au passage
que, tout en étant musulmane, je suis une véritable
occidentale qui a bien lu Freud…
A la télé, dans les journaux, à chaque
fois que l’on vous parle « des musulmans »,
comme s’il s’agissait d’une entité
globale et homogène déjà définie,
rappelez-vous qu’il s’agit de la définition
des fondamentalistes…
Estimer que les êtres humains sont déterminés
par leur religion, c’est accepter le fonctionnement
des islamistes ! Dans certains discours médiatique
et politique, on glisse… L’islam devient un mode
explicatif, une grille de lecture pour tout comportement d’un
jeune « présumé musulman ». Fini
le recours à la sociologie, l’économie
et à la psychologie, on voudrait faire croire que tous
les comportements des jeunes sont des « produits de
l’islam ». C’est réduire un individu
à une dimension religieuse, c’est l’enfermer
dans une facette musulmane.
On islamise des problèmes économiques et historiques.
Ce jeune qui bouge trop ? C’est le produit de l’islam
! Ce jeune qui ne bouge pas assez ? C’est le produit
de l’islam ! On « confessionnalise » des
diagnostics sociaux. C’est pratique, cela permet de
faire l’économie des remises en questions politiques.
Mais mélanger le religieux et la politique, on sait
là où ça mène. Le problème
de certains pays de musulmans, ce n’est pas l’islam,
c’est le mélange entre l’islam et la politique.
Estimer qu’une religion
est une essence, estimer qu’une religion détermine
en elle-même des individus, est dangereux parce que
cela nie toute la dimension de l’histoire humaine. Certains
discours politiques, en miroir des discours religieux radicaux,
privent la réflexion de données anthropologiques
et historiques. Ils enferment le débat dans le registre
de l’idéologie. Dès lors qu’on
impose une interprétation figée, elle devient
un instrument politique. Transformer une religion en idéologie,
c’est l’enfermer dans un carcan rigide qui convienne
à nos démonstrations.
Je voudrais développer cette notion de dimension historique
avec vous aujourd’hui, car elle me semble de plus en
plus fondamentale, notamment au regard de l’actualité
internationale.
Les experts cherchent un point commun entre les jeunes qui
s’engagent dans le terrorisme. Au départ, certains
liaient le radicalisme à la perte d’espoir social.
D’autres l’expliquaient par la chute des grandes
idéologies de combat : le communisme, le syndicalisme,
etc. Tout cela parait logique et probablement vrai, mais aucune
de ces explications ne concerne tous les jeunes engagés
dans le terrorisme. A chaque attentat, on trouve des jeunes
ingénieurs, qui se sont réalisés et qui
sont bien insérés économiquement et socialement.
A l’heure d’aujourd’hui, on trouve un seul
point commun à tous les jeunes engagés dans
le terrorisme : ils ne se sentent pas attachés à
une histoire nationale, à un territoire. Ben Laden
leur dit : « Vous n’êtes pas Anglais, Américains,
Français, Marocains, Algériens, vous êtes
au-dessus de tous ces gens-là ! Vous êtes de
vrais internationalistes !» Ce discours fait autorité
parce qu’il fait sens sur des jeunes qui ne se sentent
de nulle part. Ceux qui se sentent Français, Anglais,
Américains, Arabes, Marseillais, Roubaisiens, Londoniens,
Kabiles, Tunisiens, ne sont pas sensibles à cet appel.
Alors premier point : vous
l’avez compris, L’homo islamicus n’existe
pas !
On ne rencontre jamais des religions mais de simples individus,
qui s’approprient plusieurs éléments culturels
et religieux en constante interaction.
L’islam n’est pas une essence abstraite définie
une fois pour toutes. Comme les autres religions, il est ce
que les Hommes en font !
Ce n’est donc pas la religion qui fait l’homme,
c’est exactement le contraire : l’individu comprend
sa religion, selon le degré d’évolution
du pays dans lequel il vit. L’histoire qu’on se
fait de sa religion dépend de sa propre histoire !
Un exemple ?
Demandez aux musulmanes parisiennes, héritières
de l’école gratuite et obligatoire de Jules Ferry,
quelle est la parole du Prophète la plus importante
pour elle ? Elles vont répondre : « la recherche
du savoir est une obligation pour tout musulman et toute musulmane
». Alors que pour les Tchadiennes, tout aussi musulmanes,
la parole prophétique la plus importante, c’est
celle qui oblige le mari à nourrir toutes ses épouses
et tous ses enfants…
Il y a toujours une interaction entre ce que je suis et ce
que je comprends d’un texte.
Je lis mon Texte religieux en fonction de ce que je suis,
je lis mon Texte religieux en fonction de ce que je vis…
2ème point : Toute
recherche de sens, toute interprétation religieuse,
relève toujours d’une expérience au monde
Qu’est-ce que c’est, être musulman, lorsqu’on
vit dans la laïcité « à la française
» ? Où faire la séparation entre le profane
et le sacré ? Les définitions ne sont plus toutes
prêtes. Je ne peux plus trouver les réponses
à mes questions en imitant les autres musulmans qui
vivent ailleurs.
Les anciennes interprétations traditionnelles ne donnent
plus de sens aux nouvelles situations concrètes que
je vis dans ce nouveau contexte de pluralisme laïc.
Je ne peux plus réciter ce qu’on m’a appris,
je ne peux plus réciter « ce que l’islam
dit », je suis obligé de me demander ce que moi,
je comprends de mon Coran, à partir de ma réalité,
ici et maintenant.
Je ne peux pas ouvrir mon Coran pour y chercher des recettes.
Le Coran ne peut être un catalogue de prescriptions
ou un guide médical…
Lorsque je vis en France, je suis obligée de réaliser
que les solutions ne sont pas toutes prêtes dans le
Texte mais qu’elles passent par la compréhension
du Texte.
Et lorsque je me questionne sur ce que moi, je comprends de
ma religion, je prends une place du Sujet à part entière.
La majorité des musulmans qui vivent en Occident réalisent
progressivement qu’il y a toujours une interaction entre
le lecteur et le message qu’il lit.
Et lorsqu’on admet l’interaction entre l’humain
et la compréhension de sa religion, on accepte l’idée
que tous les croyants interprètent leur Texte en fonction
de la mentalité de l’époque où
ils vivent.
Donc on accepte l’idée que tout message religieux
ne prend son sens qu’en fonction des circonstances historiques.
Par conséquent, on réalise que les normes présentées
par les discours religieux comme sacrées proviennent
toujours de compréhensions humaines.
Le texte divin reste le même, mais sa compréhension
dépend de l’expérimentation des Hommes.
Tertio : S’interroger
à partir de cette nouvelle expérience en contexte
moderne amène à faire la distinction entre les
principes de l’islam eux-mêmes et leur aspect
historique.
Comment peut-on penser que lorsque j’ouvre mon Coran,
je comprenne la même chose - moi qui suis chercheuse
en 2005 en plein centre de Paris, ou moi qui suis journaliste
en plein centre de New-York - que la vieille grand-mère
paysanne égyptienne analphabète qui n’est
jamais sortie de sa cuisine ?
Dans les grandes villes modernes des pays arabes ou occidentaux,
les jeunes replacent le message de Mohammed dans son histoire
propre et rappellent qu’une législation n’a
aucun sens en dehors des finalités morales qu’elle
vise à servir.
Ils replacent la norme dans sa réalité situationnelle,
les 300 versets « normatifs » (sur 6000, rappelons-le)
dans leur contexte historique.
Par exemple, ils estiment que le verset qui décrit
comment sanctionner sa femme est là pour désamorcer
la violence maritale auparavant pratiquée dans l’Arabie
du VIIème siècle. Pour eux, Dieu veut mettre
fin à une pratique de violence généralisée
à cette époque.
Mais il ne s’agit pas d’une disposition définitive
qui sacraliserait le droit de punir la femme. Ce qui est sacré,
c’est la finalité que le verset vise, les valeurs
qu’il cherche à prévaloir : l’arrêt
de la violence sur les femmes.
Ils estiment que chaque siècle doit travailler à
faire passer le message du niveau théorique à
celui de l’application.
Donc, en vivant des nouvelles situations dans un nouveau contexte
moderne, les jeunes opèrent une distinction entre les
principes de l’islam eux-mêmes et les formes historiques
qui l’ont mis en oeuvre.
Ce n’est pas rien ! L’histoire musulmane est donc
désacralisée : la façon qu’ont
d’autres musulmans de comprendre le Coran n’est
pas sacrée ! Il peut y avoir d’autres manières
d’être fidèles au message coranique…
Pour quantité de raisons notamment historiques, la
distinction entre le credo et l’histoire n’a pas
encore été faite en islam. Chez les Chrétiens,
on parle de chrétienté et de christianisme.
Alors que le mot « islam » peut désigner
pour certains une religion, pour d’autres une civilisation,
ou encore une mémoire, une histoire, un système
social…
La prise de conscience de cette dimension d’historicité
est nouvelle car jusque là, même les «
réformateurs de l’islam des lumières »
critiquaient surtout la mauvaise pratique de l’islam
par les musulmans et n’interrogeaient pas la manière
dont l’islam s’était historiquement construit.
4 – Donc laisser naître
cette réflexion qui introduit l’historicité
est donc tout simplement fondamentale. Définir les
musulmans comme une entité homogène, penser
à leur place, ralentit ce processus. Prenons l’exemple
de la laïcité.
Les débats publics présentent l’islam
comme un cas à part. Contrairement au christianisme
qui recommande de « rendre à César ce
qui est à César et à Dieu ce qui est
à Dieu », l’islam ne ferait pas de distinction
entre religion et politique.
Cette façon de prétendre que le christianisme,
à l’inverse de l’islam, est « par
essence » laïc évacue toute la dimension
historique des déclinaisons des deux religions.
Pourtant, c’est justement
la laïcité qui a obligé les chrétiens
à redéfinir leur manière de croire et
d’exister, ainsi libérés de la tutelle
des religions historiques religions d’état
(Danièle Hervieu-Léger, La religion pour mémoire,
édition du cerf, Paris, 1993).
De nombreux auteurs ont démontré comment le
désenchantement du monde ne signifie pas la fin de
la religion mais le déclin des institutions et des
formes religieuses traditionnelles.
On oublie qu’il a fallu attendre le Pape Léon
XIII , à la fin du 19ème siècle, pour
appeler les croyants à renoncer à une «
cité catholique », à ne plus vivre «
dans le rêve d’une théocratie » et
« à se rallier à la République
» !
C’est donc l’histoire, et notamment la laïcité,
qui a conduit les chrétiens à se demander :
c’est quoi, être chrétien, dans une société
laïque. Comment être utile si Dieu ne sert plus
à régenter les lois ? Et ils ont investi la
sphère sociale. Ensuite, ils se sont demandé
: est-ce qu’on agit en chrétiens ou en tant que
chrétiens ? Est-ce qu’on met en place des actions
de solidarité à partir de structures chrétiennes
ou dans des associations de droit commun ? On assiste aux
mêmes débats côté musulmans…
Aujourd’hui, de nombreux musulmans sont persuadés
que le système politique lié à l’islam
relève de l’expérience historique des
musulmans plutôt que des prescriptions découlant
de leurs sources sacrées. D’un simple choix humain,
parmi d’autres possibles.
Les premiers musulmans ont choisi, à un moment donné,
de donner à leur communauté une forme étatique,
pour des raisons strictement liées à leurs intérêts
temporels de l’époque.
Il ne faut pas nous enfermer
dans des définitions toutes faites. Etre musulman
dans une société laïque est à construire
Cette laïcité est une chance puisqu’elle
nous met dans un nouveau contexte qui nous oblige à
penser notre islam.
Lorsque j’admets la dimension de l’historicité,
de l’expérimentation, les différentes
visions du monde ne constituent plus un danger mais une richesse
: puisque je « n’islamise pas tout », puisque
l’islam « n’a pas tout inventé »,
il n’est plus en concurrence avec les autres visions
du monde.
Lorsque j’admets l’interaction entre mon texte
et moi, je peux m’enrichir de tout ce qui m’entoure
- êtres humains différents et autres visions
du monde – pour agrandir et affiner ma perception, ma
réception, ma compréhension, du message divin.
Plus je m’enrichis des autres visions du monde,
plus je peux entendre des nouvelles dimensions de ce que Dieu
peut me dire aujourd’hui. Donc plus je me rapproche
des autres – les non musulmans mais aussi les non croyants
- mieux je comprends le message de ma religion.
5 – Il y a une relation
directe entre la relation au passé, la relation à
l’histoire, et la relation aux autres
Les fondamentalistes refusent la dimension de l’expérience,
ils refusent l’idée que toute interprétation
relève d’une expérience au monde.
Leur seule façon de rester fidèles au message
musulman est de raisonner comme les pieux ancêtres.
Les questions d’aujourd’hui ne sont pas abordées
directement : on cherche un cas similaire dans le passé.
On raisonne par analogie. Qu’est-ce que le Prophète
aurait pensé de cette question. Est-ce qu’il
aurait bu dans ce verre ? Aurait-il mis cet habit ?
Au lien de se référer au Prophète, on
s’identifie à lui. Pas besoin de comprendre,
pas besoin de réfléchir, pas besoin des autres,
la répétition donne l’impression de rester
soi.
On fait revivre le passé au présent. Au lieu
de comprendre le sens de l’univers grâce à
son histoire, on tente de la répéter.
On enjambe la chronologie pour entrer
dans un temps sacré. Il y a une sorte de relation pathogène
au passé, qui devient une force incontournable.
Ces groupes abordent les jeunes de manière relativement
subtile : ils semblent tellement soucieux d’être
fidèles au Prophète que leur radicalité
est perçue comme une preuve de leur attachement. On
ne concède rien de ce qui est la base de l’islam.
Le jeune qui veut se rapprocher de Dieu se sent en sécurité,
il trouve des repères, une place, une fonction, il
est cadré en tant qu’individu, il est prêt,
pour être à la hauteur, à tout appliquer
« à la virgule près ».
Le Prophète mangeait par terre avec les mains ? Lui
aussi. Le Prophète avait une barbe de tant de centimètres
? Lui aussi. Les femmes du Prophète portaient un long
niqab ? Elle aussi.
- Quant aux islamistes, pour eux, l’islam n’est
pas seulement une religion mais un système social.
Ils défendent parfois des valeurs modernes, mais refusent
de les considérer comme un fruit de l’histoire,
d’une expérience.
Ils veulent faire croire que les valeurs précèdent
les histoires humaines, que l’islam les contient déjà
avant toute histoire.
Certains jeunes vont vous parler ainsi de « féminisme
musulman », d’autres « d’écologie
musulmane ». Certains vont vous dire que la Caisse d’Allocation
Familiale a copié son système sur le Coran,
etc. Le fonctionnement indiciaire du quotient familial établi
par la Caisse d’Allocations Familiales, résultat
d’une lutte pour les droits sociaux à un moment
de l’histoire de France, est ramené à
l’ordre divin.
Il y a ici un refus de reconnaître une réalité
qui ne s’inscrit pas dans l’ordre de l’univers
de la Vérité divine absolue.
Le réel doit correspondre au texte sacré, comme
un décalque.
En fait, on restaure la religion en lui donnant un contenu
qui concurrence l’organisation sociétale : les
sociétés n’ont rien produit, tout était
marqué dans le Coran, les autres musulmans sont en
retard parce qu’ils n’ont pas su appliquer leur
religion ; en vérité, l’islam détient
les solutions détaillées sur chaque chose.
Bref, pour s’adapter à la modernité, les
islamistes islamisent les diverses productions. Les islamistes
islamisent l’histoire.
Paradoxalement, contrairement à
ce que l’on pense, ce qui fait avancer/évoluer
les islamistes, ce sont leurs motivations politiques.
Parce que dès lors qu’ils sont en situation concrète
de responsabilité politique sur le terrain, ils se
rendent compte très vite que toutes les réponses
ne sont pas dans le Coran.
Pour remplir leurs responsabilités, ils sont obligés
de se « désislamiser » et de recourir à
d’autres notions. Cela se vérifie autant au niveau
international qu’au niveau national français.
En France, tous les jeunes qui ont trouvé des interlocuteurs
dans les mairies à qui se confronter ont redéfini
leur façon de croire alors que ceux qui ont été
complètement mis de côté se sont rigidifiés.
Le fait d’avoir des motivations politiques les amène
à discuter, et parfois à côtoyer d’autres
types de militants. A leur contact, progressivement, leur
vision du monde change. Par exemple, ils vont s’allier
avec eux sur la base de la lutte contre les inégalités
et la discrimination. Ils n’analysent plus la réalité
à travers les termes de l’islam, mais dans un
cadre de pensée socio-politique, utilisant des terminologies
empruntées au langage et aux catégories politiques.
L’histoire partagée – la mémoire
- sur laquelle il s’appuie n’est plus celle «
des musulmans », ni même celle « des croyants
». Ce qui détermine les ressemblances et définit
les compatibilités ne repose plus sur une affiliation
d’ordre ethnique ou religieuse mais sur un vécu
commun de discriminations.
Deuxièmement, la référence qu’ils
évoquent pour baser le combat à mener n’est
pas l’islam – ni même une philosophie commune
aux religions monothéïstes - mais un texte légal
issu de la production humaine : la Constitution ou la Déclaration
des Droits de l’Hommes.
Donc, dès lors qu’ils rentrent dans un espace
politique, les islamistes raccrochent avec la réalité
concrète.
En revanche, les terroristes
se construisent en dehors de toute histoire, et donc de toute
culture
Nous avons vu que les fondamentalistes, eux, s’inscrivent
dans une histoire dont ils ont arrêté l’horloge
; les islamistes islamisent l’histoire comme si c’était
un produit de l’islam, mais les terroristes d’El
Qaida ne s’inscrivent dans aucune histoire, ils se construisent
d’une manière virtuelle.
Je parle bien des terroristes d’El Qaida, et non pas
des autres groupuscules terroristes qui agissent dans certains
pays, qui sont dans des logiques de combat au niveau national,
contre un gouvernement particulier.
Ces jeunes d’El Qaida ne se sentent partie intégrante
d’aucune histoire, même pas celle du passé,
d’aucune culture et d’aucun espace politique national.
Qui n’a pas de mémoire n’a pas d’avenir,
a dit Primo Levi. Les psychologues connaissent le rôle
fondateur de la mémoire dans les quêtes d’identité
et de dignité. Ces jeunes ont grandi dans des trous
de mémoire, chacun pour des raisons différentes.
Dans leur histoire personnelle, ils ont grandi dans des trous
de mémoire, mais en plus, ils se retrouvent au sein
d’une grande histoire mondiale qui elle aussi provoque
des pertes de repères.
Ils sont « hors histoire », « hors territoire
», dans un contexte général insécurisant
de mondialisation.
De manière générale, l’effacement
des frontières géographiques entre les pays
laisse la place à des théories qui visent justement
à redonner vie à de nouvelles frontières,
mais dépourvues de tout territoire concret. Je pense
notamment à la théorie du « clash »
des civilisations. On fabrique des murs pour se protéger
des autres lorsque ces derniers se mettent à trop se
rapprocher, ou à trop nous ressembler…
Petite parenthèse : à l’heure actuelle,
je me demande souvent si ce n’est pas le droit à
la similitude qui fait le plus peur que le droit à
la différence…
Ces nouvelles frontières abstraites sont revendiquées
d’autant plus violemment qu’elles sont à
inventer et restent de l’ordre de l’imaginaire.
Le discours de Ben Laden est dans ce registre. Il n’aboutit
pas sur un nouvel islam ou une nouvelle culture ou un nouveau
projet politique, mais il fabrique des frontières strictes
avec la religion. Son objectif consiste avant tout à
construire des séparations infranchissables entre ceux
qui sont avec lui et les autres.
Je crois qu’on peut parler non pas de « fascisme
islamique », je ne vais pas faire comme les islamistes
et islamiser des notions historiques, mais je crois que l’on
peut parler d’ « islamo-fascisme ».
Pour cela, il réduit l’islam à un ensemble
de codes et de normes, qui séparent ceux qui sont dedans
de ceux qui sont dehors. On est dedans ou on est dehors.
Mais il n’y a pas d’histoire pour se rattacher
aux autres. On se fabrique une communauté virtuelle
de substitution dans un espace virtuel de substitution. D’où
le succès des sites terroristes internet.
Ben Laden fait l’apologie du déracinement. Il
leur dit : « C’est très bien d’être
déraciné parce qu’ainsi on est un vrai
internationaliste. » Cela fascine les jeunes sans attaches,
qui ne savent ni d’où ils viennent ni où
ils veulent aller, parce que cela donne de la valeur à
ce qu’ils sont déjà. Les signes négatifs
deviennent soudainement des signes positifs. Les manques deviennent
des plus.
Au lieu de leur dire qu’ils doivent s’enraciner,
on leur dit qu’ils vont pouvoir être des héros
de la révolution mondiale.
Ils sont dans un univers où ils reconstruisent des
démarcations sans les autres. On est très loin
des débats théologiques. C’est une expérience
de quête de soi, d’affirmation de soi, de réalisation
de soi, qui mène à l’exaltation de soi
puis enfin à la toute puissance. C’est «
l’extase islamique », on jouit du religieux.
Le savoir théologique n’intéresse guère
ce type de jeunes qui sont au contraire dans le bricolage
et l’instrumentalisation d’un Dieu à usage
immédiat. C’est pour cette raison, que l’islamisation
arrive souvent après la radialisation.
El Qaida ne supporte pas les lieux d’échange
et de mélange. Toutes les attaques ont été
portées contre des vecteurs réels ou symboliques
de ce qui rapproche les peuples et leurs activités
: tourisme, transports, distraction ou encore des symboles
de la mondialisation comme les tours de Manhattan.
J’espère vous
avoir convaincu combien il est important de ne pas enfermer
les jeunes qui vivent en Occident dans l’histoire de
leurs ancêtres. C’est une partie de leur histoire.
Mais ils doivent la continuer. A présent, chaque Français,
quelque soit sa mémoire, sa religion, doit pouvoir
faire partie de l’histoire de France. Si les jeunes
veulent qu’on reconnaisse la place de leurs parents
dans la deuxième guerre mondiale, c’est hautement
symbolique, justement pour montrer qu’ils ne sont pas
aussi étrangers que ça : leurs ancêtres
faisaient déjà partie de l’histoire de
France !
Pour construire un avenir
commun, il faut un peu d’histoire partagée.
Pour remettre un peu d’espoir,
je finis par une petite anecdote racontée
dans mon pamphlet, qui finira de vous convaincre que c’est
bien l’histoire commune qui fait qu’on se ressemble,
et qui rassemble.
Juin 2003, le Père Shoufani organise un voyage à
Auschwitz avec moitié de juifs et moitié de
musulmans. Un soir, écoutant le témoignage d’un
rescapé, Khalifa, de St Denis, vingt ans, musulmane,
tombe en pleurant dans les bras de Monique, du VIème
arrondissement, soixante-sept ans, juive. Khalifa sanglote
: « Je me suis rappelée à quel point on
a tous besoin de lumière ». Monique raconte :
« J’avais besoin de silence. On s’est assise
toutes les deux pour partager ensemble ce silence. Puis j’ai
parlé de Dieu. Pour moi, ce n’est pas un hasard
de partir tous ensemble à Auschwitz. Khalifa a été
surprise que je parle encore de Dieu. Elle m’a dit :
tu sens toujours sa présence ? Après tout ça
? J’ai souri et je lui ai répondu que je voyais
de la lumière dans ses yeux. Khalifa ne la voyait pas
parce qu’elle était en plein jour. Moi je reviens
de la nuit et je vois dans le noir, comme les chats. Je lui
ai dit que je partais d’Auschwitz rassurée :
je savais qu’elle transmettrait la lumière, pour
qu’il n’y ait plus jamais de ténèbres.
Et c’est là qu’elle s’est effondrée.
»
Comment passer des mémoires à la Mémoire
commune ? Monique a donné une place à Khalifa.
Celle-ci est passée « du dehors » de cette
Histoire « au-dedans ». Investie d’une mission,
d’une responsabilité, d’une utilité.
La mémoire de Monique est devenue sa mémoire.
Au retour, dans le car, des groupes se forment. Les bras
s’enlacent, les doigts se croisent, les cheveux des
uns recouvrent les foulards des autres. Les scouts musulmans
et les scouts juifs ont échangé leurs maillots.
Par grappe de cinq ou six, ils sautent sur un adulte et lâchent
d’une seule voix : « Qui est juif ? Qui est musulman
? », avant de partir en fou rire. Ce nouveau jeu leur
plaît. La règle pourrait s’intituler :
une seule race, la race humaine. Force des jeunes de remettre
espoir et légèreté là où
nous nous effondrons.
Je vous remercie.
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