Intervenant principal

Dounia Bouzar
Etre Musulman dans une société laïque


J’ai choisi de commencer mon introduction par une question que je partage avec vous : est-ce qu’on se ressemble d’abord parce qu’on a la même religion ou d’abord parce qu’on a la même éducation ?

J’entends parler de communautés… Pourtant, souvent, je me sens plus proche d’un Français non musulman que d’un musulman étranger.

Mais quand on parle des musulmans, on dirait qu’on est tous des copies conformes. De simples « copier coller »… Comme si l’islam produisait un résultat toujours identique ! La preuve, lorsqu’on veut comprendre le comportement d’une jeune fille qui est née en France, on convoque des universitaires spécialistes du Maghreb et on écoute le témoignage des algériennes ou des iraniennes… Comme si le fait d’avoir été socialisée à l’école de la République n’avait aucune incidence sur la vision du monde de cette jeune fille ! Comme si « une musulmane équivaut une autre musulmane ». Peu importe la culture du pays où elle vit, l’histoire de sa famille, le quartier où elle a grandit, son niveau social, économique, intellectuel…

Cette idée d’une « personnalité islamique » qui serait immuable au travers du temps et des lieux, cette idée d’un islam qui détermine tout chez un individu, attention, c’est justement le postulat des fondamentalistes !

Pour eux, l’islam a réponse a tout ! Des solutions toutes prêtes « attendent » dans le texte divin ! Vous cherchez un bon mari ? Il suffit de trouver un « bon » musulman ! Vous souhaitez bien élever vos enfants ? Il suffit d’appliquer la « bonne islamisation ». Toutes les réponses à un problème actuel se trouvent dans l’islam : la maltraitance d’une « sœur » par son père, les disputes de l’autre avec son mari, l’échec universitaire de la troisième, les problèmes de santé de la quatrième… Toutes les conférences organisées par les radicaux relient le thème traité à l’islam et mettent de côté les sciences humaines : histoire, anthropologie, économie, sociologie… A en croire le titre des débats, il suffit d’appliquer « le vrai islam » pour que tout soit parfait. La seule bataille à mener consiste à connaître les « réponses de l’islam »…

J’appelle ça le « complexe du Hamdoullilah » (merci mon Dieu)…, ce qui vous prouve au passage que, tout en étant musulmane, je suis une véritable occidentale qui a bien lu Freud…

A la télé, dans les journaux, à chaque fois que l’on vous parle « des musulmans », comme s’il s’agissait d’une entité globale et homogène déjà définie, rappelez-vous qu’il s’agit de la définition des fondamentalistes…

Estimer que les êtres humains sont déterminés par leur religion, c’est accepter le fonctionnement des islamistes ! Dans certains discours médiatique et politique, on glisse… L’islam devient un mode explicatif, une grille de lecture pour tout comportement d’un jeune « présumé musulman ». Fini le recours à la sociologie, l’économie et à la psychologie, on voudrait faire croire que tous les comportements des jeunes sont des « produits de l’islam ». C’est réduire un individu à une dimension religieuse, c’est l’enfermer dans une facette musulmane.

On islamise des problèmes économiques et historiques. Ce jeune qui bouge trop ? C’est le produit de l’islam ! Ce jeune qui ne bouge pas assez ? C’est le produit de l’islam ! On « confessionnalise » des diagnostics sociaux. C’est pratique, cela permet de faire l’économie des remises en questions politiques. Mais mélanger le religieux et la politique, on sait là où ça mène. Le problème de certains pays de musulmans, ce n’est pas l’islam, c’est le mélange entre l’islam et la politique.

Estimer qu’une religion est une essence, estimer qu’une religion détermine en elle-même des individus, est dangereux parce que cela nie toute la dimension de l’histoire humaine. Certains discours politiques, en miroir des discours religieux radicaux, privent la réflexion de données anthropologiques et historiques. Ils enferment le débat dans le registre de l’idéologie. Dès lors qu’on impose une interprétation figée, elle devient un instrument politique. Transformer une religion en idéologie, c’est l’enfermer dans un carcan rigide qui convienne à nos démonstrations.

Je voudrais développer cette notion de dimension historique avec vous aujourd’hui, car elle me semble de plus en plus fondamentale, notamment au regard de l’actualité internationale.

Les experts cherchent un point commun entre les jeunes qui s’engagent dans le terrorisme. Au départ, certains liaient le radicalisme à la perte d’espoir social. D’autres l’expliquaient par la chute des grandes idéologies de combat : le communisme, le syndicalisme, etc. Tout cela parait logique et probablement vrai, mais aucune de ces explications ne concerne tous les jeunes engagés dans le terrorisme. A chaque attentat, on trouve des jeunes ingénieurs, qui se sont réalisés et qui sont bien insérés économiquement et socialement.

A l’heure d’aujourd’hui, on trouve un seul point commun à tous les jeunes engagés dans le terrorisme : ils ne se sentent pas attachés à une histoire nationale, à un territoire. Ben Laden leur dit : « Vous n’êtes pas Anglais, Américains, Français, Marocains, Algériens, vous êtes au-dessus de tous ces gens-là ! Vous êtes de vrais internationalistes !» Ce discours fait autorité parce qu’il fait sens sur des jeunes qui ne se sentent de nulle part. Ceux qui se sentent Français, Anglais, Américains, Arabes, Marseillais, Roubaisiens, Londoniens, Kabiles, Tunisiens, ne sont pas sensibles à cet appel.

Alors premier point : vous l’avez compris, L’homo islamicus n’existe pas !

On ne rencontre jamais des religions mais de simples individus, qui s’approprient plusieurs éléments culturels et religieux en constante interaction.

L’islam n’est pas une essence abstraite définie une fois pour toutes. Comme les autres religions, il est ce que les Hommes en font !

Ce n’est donc pas la religion qui fait l’homme, c’est exactement le contraire : l’individu comprend sa religion, selon le degré d’évolution du pays dans lequel il vit. L’histoire qu’on se fait de sa religion dépend de sa propre histoire !

Un exemple ?

Demandez aux musulmanes parisiennes, héritières de l’école gratuite et obligatoire de Jules Ferry, quelle est la parole du Prophète la plus importante pour elle ? Elles vont répondre : « la recherche du savoir est une obligation pour tout musulman et toute musulmane ». Alors que pour les Tchadiennes, tout aussi musulmanes, la parole prophétique la plus importante, c’est celle qui oblige le mari à nourrir toutes ses épouses et tous ses enfants…

Il y a toujours une interaction entre ce que je suis et ce que je comprends d’un texte.

Je lis mon Texte religieux en fonction de ce que je suis,

je lis mon Texte religieux en fonction de ce que je vis…

2ème point : Toute recherche de sens, toute interprétation religieuse, relève toujours d’une expérience au monde

Qu’est-ce que c’est, être musulman, lorsqu’on vit dans la laïcité « à la française » ? Où faire la séparation entre le profane et le sacré ? Les définitions ne sont plus toutes prêtes. Je ne peux plus trouver les réponses à mes questions en imitant les autres musulmans qui vivent ailleurs.

Les anciennes interprétations traditionnelles ne donnent plus de sens aux nouvelles situations concrètes que je vis dans ce nouveau contexte de pluralisme laïc.

Je ne peux plus réciter ce qu’on m’a appris, je ne peux plus réciter « ce que l’islam dit », je suis obligé de me demander ce que moi, je comprends de mon Coran, à partir de ma réalité, ici et maintenant.

Je ne peux pas ouvrir mon Coran pour y chercher des recettes. Le Coran ne peut être un catalogue de prescriptions ou un guide médical…

Lorsque je vis en France, je suis obligée de réaliser que les solutions ne sont pas toutes prêtes dans le Texte mais qu’elles passent par la compréhension du Texte.

Et lorsque je me questionne sur ce que moi, je comprends de ma religion, je prends une place du Sujet à part entière.

La majorité des musulmans qui vivent en Occident réalisent progressivement qu’il y a toujours une interaction entre le lecteur et le message qu’il lit.

Et lorsqu’on admet l’interaction entre l’humain et la compréhension de sa religion, on accepte l’idée que tous les croyants interprètent leur Texte en fonction de la mentalité de l’époque où ils vivent.

Donc on accepte l’idée que tout message religieux ne prend son sens qu’en fonction des circonstances historiques.

Par conséquent, on réalise que les normes présentées par les discours religieux comme sacrées proviennent toujours de compréhensions humaines.

Le texte divin reste le même, mais sa compréhension dépend de l’expérimentation des Hommes.

Tertio : S’interroger à partir de cette nouvelle expérience en contexte moderne amène à faire la distinction entre les principes de l’islam eux-mêmes et leur aspect historique.

Comment peut-on penser que lorsque j’ouvre mon Coran, je comprenne la même chose - moi qui suis chercheuse en 2005 en plein centre de Paris, ou moi qui suis journaliste en plein centre de New-York - que la vieille grand-mère paysanne égyptienne analphabète qui n’est jamais sortie de sa cuisine ?

Dans les grandes villes modernes des pays arabes ou occidentaux, les jeunes replacent le message de Mohammed dans son histoire propre et rappellent qu’une législation n’a aucun sens en dehors des finalités morales qu’elle vise à servir.

Ils replacent la norme dans sa réalité situationnelle, les 300 versets « normatifs » (sur 6000, rappelons-le) dans leur contexte historique.

Par exemple, ils estiment que le verset qui décrit comment sanctionner sa femme est là pour désamorcer la violence maritale auparavant pratiquée dans l’Arabie du VIIème siècle. Pour eux, Dieu veut mettre fin à une pratique de violence généralisée à cette époque.

Mais il ne s’agit pas d’une disposition définitive qui sacraliserait le droit de punir la femme. Ce qui est sacré, c’est la finalité que le verset vise, les valeurs qu’il cherche à prévaloir : l’arrêt de la violence sur les femmes.

Ils estiment que chaque siècle doit travailler à faire passer le message du niveau théorique à celui de l’application.

Donc, en vivant des nouvelles situations dans un nouveau contexte moderne, les jeunes opèrent une distinction entre les principes de l’islam eux-mêmes et les formes historiques qui l’ont mis en oeuvre.

Ce n’est pas rien ! L’histoire musulmane est donc désacralisée : la façon qu’ont d’autres musulmans de comprendre le Coran n’est pas sacrée ! Il peut y avoir d’autres manières d’être fidèles au message coranique…

Pour quantité de raisons notamment historiques, la distinction entre le credo et l’histoire n’a pas encore été faite en islam. Chez les Chrétiens, on parle de chrétienté et de christianisme. Alors que le mot « islam » peut désigner pour certains une religion, pour d’autres une civilisation, ou encore une mémoire, une histoire, un système social…

La prise de conscience de cette dimension d’historicité est nouvelle car jusque là, même les « réformateurs de l’islam des lumières » critiquaient surtout la mauvaise pratique de l’islam par les musulmans et n’interrogeaient pas la manière dont l’islam s’était historiquement construit.

4 – Donc laisser naître cette réflexion qui introduit l’historicité est donc tout simplement fondamentale. Définir les musulmans comme une entité homogène, penser à leur place, ralentit ce processus. Prenons l’exemple de la laïcité.

Les débats publics présentent l’islam comme un cas à part. Contrairement au christianisme qui recommande de « rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », l’islam ne ferait pas de distinction entre religion et politique.

Cette façon de prétendre que le christianisme, à l’inverse de l’islam, est « par essence » laïc évacue toute la dimension historique des déclinaisons des deux religions.

Pourtant, c’est justement la laïcité qui a obligé les chrétiens à redéfinir leur manière de croire et d’exister, ainsi libérés de la tutelle des religions historiques religions d’état (Danièle Hervieu-Léger, La religion pour mémoire, édition du cerf, Paris, 1993).

De nombreux auteurs ont démontré comment le désenchantement du monde ne signifie pas la fin de la religion mais le déclin des institutions et des formes religieuses traditionnelles.

On oublie qu’il a fallu attendre le Pape Léon XIII , à la fin du 19ème siècle, pour appeler les croyants à renoncer à une « cité catholique », à ne plus vivre « dans le rêve d’une théocratie » et « à se rallier à la République » !

C’est donc l’histoire, et notamment la laïcité, qui a conduit les chrétiens à se demander : c’est quoi, être chrétien, dans une société laïque. Comment être utile si Dieu ne sert plus à régenter les lois ? Et ils ont investi la sphère sociale. Ensuite, ils se sont demandé : est-ce qu’on agit en chrétiens ou en tant que chrétiens ? Est-ce qu’on met en place des actions de solidarité à partir de structures chrétiennes ou dans des associations de droit commun ? On assiste aux mêmes débats côté musulmans…

Aujourd’hui, de nombreux musulmans sont persuadés que le système politique lié à l’islam relève de l’expérience historique des musulmans plutôt que des prescriptions découlant de leurs sources sacrées. D’un simple choix humain, parmi d’autres possibles.

Les premiers musulmans ont choisi, à un moment donné, de donner à leur communauté une forme étatique, pour des raisons strictement liées à leurs intérêts temporels de l’époque.

Il ne faut pas nous enfermer dans des définitions toutes faites. Etre musulman dans une société laïque est à construire Cette laïcité est une chance puisqu’elle nous met dans un nouveau contexte qui nous oblige à penser notre islam.

Lorsque j’admets la dimension de l’historicité, de l’expérimentation, les différentes visions du monde ne constituent plus un danger mais une richesse : puisque je « n’islamise pas tout », puisque l’islam « n’a pas tout inventé », il n’est plus en concurrence avec les autres visions du monde.

Lorsque j’admets l’interaction entre mon texte et moi, je peux m’enrichir de tout ce qui m’entoure - êtres humains différents et autres visions du monde – pour agrandir et affiner ma perception, ma réception, ma compréhension, du message divin.

Plus je m’enrichis des autres visions du monde, plus je peux entendre des nouvelles dimensions de ce que Dieu peut me dire aujourd’hui. Donc plus je me rapproche des autres – les non musulmans mais aussi les non croyants - mieux je comprends le message de ma religion.

5 – Il y a une relation directe entre la relation au passé, la relation à l’histoire, et la relation aux autres

Les fondamentalistes refusent la dimension de l’expérience, ils refusent l’idée que toute interprétation relève d’une expérience au monde.

Leur seule façon de rester fidèles au message musulman est de raisonner comme les pieux ancêtres. Les questions d’aujourd’hui ne sont pas abordées directement : on cherche un cas similaire dans le passé. On raisonne par analogie. Qu’est-ce que le Prophète aurait pensé de cette question. Est-ce qu’il aurait bu dans ce verre ? Aurait-il mis cet habit ?

Au lien de se référer au Prophète, on s’identifie à lui. Pas besoin de comprendre, pas besoin de réfléchir, pas besoin des autres, la répétition donne l’impression de rester soi.

On fait revivre le passé au présent. Au lieu de comprendre le sens de l’univers grâce à son histoire, on tente de la répéter.

On enjambe la chronologie pour entrer dans un temps sacré. Il y a une sorte de relation pathogène au passé, qui devient une force incontournable.

Ces groupes abordent les jeunes de manière relativement subtile : ils semblent tellement soucieux d’être fidèles au Prophète que leur radicalité est perçue comme une preuve de leur attachement. On ne concède rien de ce qui est la base de l’islam.

Le jeune qui veut se rapprocher de Dieu se sent en sécurité, il trouve des repères, une place, une fonction, il est cadré en tant qu’individu, il est prêt, pour être à la hauteur, à tout appliquer « à la virgule près ».

Le Prophète mangeait par terre avec les mains ? Lui aussi. Le Prophète avait une barbe de tant de centimètres ? Lui aussi. Les femmes du Prophète portaient un long niqab ? Elle aussi.

- Quant aux islamistes, pour eux, l’islam n’est pas seulement une religion mais un système social.

Ils défendent parfois des valeurs modernes, mais refusent de les considérer comme un fruit de l’histoire, d’une expérience.

Ils veulent faire croire que les valeurs précèdent les histoires humaines, que l’islam les contient déjà avant toute histoire.

Certains jeunes vont vous parler ainsi de « féminisme musulman », d’autres « d’écologie musulmane ». Certains vont vous dire que la Caisse d’Allocation Familiale a copié son système sur le Coran, etc. Le fonctionnement indiciaire du quotient familial établi par la Caisse d’Allocations Familiales, résultat d’une lutte pour les droits sociaux à un moment de l’histoire de France, est ramené à l’ordre divin.

Il y a ici un refus de reconnaître une réalité qui ne s’inscrit pas dans l’ordre de l’univers de la Vérité divine absolue.

Le réel doit correspondre au texte sacré, comme un décalque.

En fait, on restaure la religion en lui donnant un contenu qui concurrence l’organisation sociétale : les sociétés n’ont rien produit, tout était marqué dans le Coran, les autres musulmans sont en retard parce qu’ils n’ont pas su appliquer leur religion ; en vérité, l’islam détient les solutions détaillées sur chaque chose.

Bref, pour s’adapter à la modernité, les islamistes islamisent les diverses productions. Les islamistes islamisent l’histoire.

Paradoxalement, contrairement à ce que l’on pense, ce qui fait avancer/évoluer les islamistes, ce sont leurs motivations politiques.

Parce que dès lors qu’ils sont en situation concrète de responsabilité politique sur le terrain, ils se rendent compte très vite que toutes les réponses ne sont pas dans le Coran.

Pour remplir leurs responsabilités, ils sont obligés de se « désislamiser » et de recourir à d’autres notions. Cela se vérifie autant au niveau international qu’au niveau national français.

En France, tous les jeunes qui ont trouvé des interlocuteurs dans les mairies à qui se confronter ont redéfini leur façon de croire alors que ceux qui ont été complètement mis de côté se sont rigidifiés.

Le fait d’avoir des motivations politiques les amène à discuter, et parfois à côtoyer d’autres types de militants. A leur contact, progressivement, leur vision du monde change. Par exemple, ils vont s’allier avec eux sur la base de la lutte contre les inégalités et la discrimination. Ils n’analysent plus la réalité à travers les termes de l’islam, mais dans un cadre de pensée socio-politique, utilisant des terminologies empruntées au langage et aux catégories politiques.

L’histoire partagée – la mémoire - sur laquelle il s’appuie n’est plus celle « des musulmans », ni même celle « des croyants ». Ce qui détermine les ressemblances et définit les compatibilités ne repose plus sur une affiliation d’ordre ethnique ou religieuse mais sur un vécu commun de discriminations.

Deuxièmement, la référence qu’ils évoquent pour baser le combat à mener n’est pas l’islam – ni même une philosophie commune aux religions monothéïstes - mais un texte légal issu de la production humaine : la Constitution ou la Déclaration des Droits de l’Hommes.

Donc, dès lors qu’ils rentrent dans un espace politique, les islamistes raccrochent avec la réalité concrète.

En revanche, les terroristes se construisent en dehors de toute histoire, et donc de toute culture

Nous avons vu que les fondamentalistes, eux, s’inscrivent dans une histoire dont ils ont arrêté l’horloge ; les islamistes islamisent l’histoire comme si c’était un produit de l’islam, mais les terroristes d’El Qaida ne s’inscrivent dans aucune histoire, ils se construisent d’une manière virtuelle.

Je parle bien des terroristes d’El Qaida, et non pas des autres groupuscules terroristes qui agissent dans certains pays, qui sont dans des logiques de combat au niveau national, contre un gouvernement particulier.

Ces jeunes d’El Qaida ne se sentent partie intégrante d’aucune histoire, même pas celle du passé, d’aucune culture et d’aucun espace politique national.

Qui n’a pas de mémoire n’a pas d’avenir, a dit Primo Levi. Les psychologues connaissent le rôle fondateur de la mémoire dans les quêtes d’identité et de dignité. Ces jeunes ont grandi dans des trous de mémoire, chacun pour des raisons différentes.

Dans leur histoire personnelle, ils ont grandi dans des trous de mémoire, mais en plus, ils se retrouvent au sein d’une grande histoire mondiale qui elle aussi provoque des pertes de repères.

Ils sont « hors histoire », « hors territoire », dans un contexte général insécurisant de mondialisation.

De manière générale, l’effacement des frontières géographiques entre les pays laisse la place à des théories qui visent justement à redonner vie à de nouvelles frontières, mais dépourvues de tout territoire concret. Je pense notamment à la théorie du « clash » des civilisations. On fabrique des murs pour se protéger des autres lorsque ces derniers se mettent à trop se rapprocher, ou à trop nous ressembler…

Petite parenthèse : à l’heure actuelle, je me demande souvent si ce n’est pas le droit à la similitude qui fait le plus peur que le droit à la différence…

Ces nouvelles frontières abstraites sont revendiquées d’autant plus violemment qu’elles sont à inventer et restent de l’ordre de l’imaginaire.

Le discours de Ben Laden est dans ce registre. Il n’aboutit pas sur un nouvel islam ou une nouvelle culture ou un nouveau projet politique, mais il fabrique des frontières strictes avec la religion. Son objectif consiste avant tout à construire des séparations infranchissables entre ceux qui sont avec lui et les autres.

Je crois qu’on peut parler non pas de « fascisme islamique », je ne vais pas faire comme les islamistes et islamiser des notions historiques, mais je crois que l’on peut parler d’ « islamo-fascisme ».

Pour cela, il réduit l’islam à un ensemble de codes et de normes, qui séparent ceux qui sont dedans de ceux qui sont dehors. On est dedans ou on est dehors.

Mais il n’y a pas d’histoire pour se rattacher aux autres. On se fabrique une communauté virtuelle de substitution dans un espace virtuel de substitution. D’où le succès des sites terroristes internet.

Ben Laden fait l’apologie du déracinement. Il leur dit : « C’est très bien d’être déraciné parce qu’ainsi on est un vrai internationaliste. » Cela fascine les jeunes sans attaches, qui ne savent ni d’où ils viennent ni où ils veulent aller, parce que cela donne de la valeur à ce qu’ils sont déjà. Les signes négatifs deviennent soudainement des signes positifs. Les manques deviennent des plus.

Au lieu de leur dire qu’ils doivent s’enraciner, on leur dit qu’ils vont pouvoir être des héros de la révolution mondiale.

Ils sont dans un univers où ils reconstruisent des démarcations sans les autres. On est très loin des débats théologiques. C’est une expérience de quête de soi, d’affirmation de soi, de réalisation de soi, qui mène à l’exaltation de soi puis enfin à la toute puissance. C’est « l’extase islamique », on jouit du religieux.

Le savoir théologique n’intéresse guère ce type de jeunes qui sont au contraire dans le bricolage et l’instrumentalisation d’un Dieu à usage immédiat. C’est pour cette raison, que l’islamisation arrive souvent après la radialisation.

El Qaida ne supporte pas les lieux d’échange et de mélange. Toutes les attaques ont été portées contre des vecteurs réels ou symboliques de ce qui rapproche les peuples et leurs activités : tourisme, transports, distraction ou encore des symboles de la mondialisation comme les tours de Manhattan.

J’espère vous avoir convaincu combien il est important de ne pas enfermer les jeunes qui vivent en Occident dans l’histoire de leurs ancêtres. C’est une partie de leur histoire. Mais ils doivent la continuer. A présent, chaque Français, quelque soit sa mémoire, sa religion, doit pouvoir faire partie de l’histoire de France. Si les jeunes veulent qu’on reconnaisse la place de leurs parents dans la deuxième guerre mondiale, c’est hautement symbolique, justement pour montrer qu’ils ne sont pas aussi étrangers que ça : leurs ancêtres faisaient déjà partie de l’histoire de France !

Pour construire un avenir commun, il faut un peu d’histoire partagée.

Pour remettre un peu d’espoir, je finis par une petite anecdote racontée dans mon pamphlet, qui finira de vous convaincre que c’est bien l’histoire commune qui fait qu’on se ressemble, et qui rassemble.

Juin 2003, le Père Shoufani organise un voyage à Auschwitz avec moitié de juifs et moitié de musulmans. Un soir, écoutant le témoignage d’un rescapé, Khalifa, de St Denis, vingt ans, musulmane, tombe en pleurant dans les bras de Monique, du VIème arrondissement, soixante-sept ans, juive. Khalifa sanglote : « Je me suis rappelée à quel point on a tous besoin de lumière ». Monique raconte : « J’avais besoin de silence. On s’est assise toutes les deux pour partager ensemble ce silence. Puis j’ai parlé de Dieu. Pour moi, ce n’est pas un hasard de partir tous ensemble à Auschwitz. Khalifa a été surprise que je parle encore de Dieu. Elle m’a dit : tu sens toujours sa présence ? Après tout ça ? J’ai souri et je lui ai répondu que je voyais de la lumière dans ses yeux. Khalifa ne la voyait pas parce qu’elle était en plein jour. Moi je reviens de la nuit et je vois dans le noir, comme les chats. Je lui ai dit que je partais d’Auschwitz rassurée : je savais qu’elle transmettrait la lumière, pour qu’il n’y ait plus jamais de ténèbres. Et c’est là qu’elle s’est effondrée. »

Comment passer des mémoires à la Mémoire commune ? Monique a donné une place à Khalifa. Celle-ci est passée « du dehors » de cette Histoire « au-dedans ». Investie d’une mission, d’une responsabilité, d’une utilité. La mémoire de Monique est devenue sa mémoire.

Au retour, dans le car, des groupes se forment. Les bras s’enlacent, les doigts se croisent, les cheveux des uns recouvrent les foulards des autres. Les scouts musulmans et les scouts juifs ont échangé leurs maillots. Par grappe de cinq ou six, ils sautent sur un adulte et lâchent d’une seule voix : « Qui est juif ? Qui est musulman ? », avant de partir en fou rire. Ce nouveau jeu leur plaît. La règle pourrait s’intituler : une seule race, la race humaine. Force des jeunes de remettre espoir et légèreté là où nous nous effondrons.

Je vous remercie.